Le protectionnisme monétaire et ses dangers bien plus réels que ceux du protectionnisme douanier

Voici une intéressante analyse de Nicolas Cadène que je vous invite à lire et à commenter :

"Barack Obama a demandé à la Chine d’arrêter de manipuler sa monnaie, le yuan. Cette demande est justifiée mais risquée. Revenons sur son origine.

Les marchés étaient bien trop habitués à voir le yuan s’apprécier face au dollar. Depuis trois ans en effet, la monnaie chinoise n’avait cessé de remonter contre le billet vert, affichant une réévaluation de 16%.
Aussi, lorsque, du 27 novembre au 5 décembre, le yuan s’est déprécié face au dollar, la consternation fut totale sur le marché des changes.

Nous savons que la parité du yuan est arbitrairement déterminée à partir d’un panier de plusieurs devises, dont la principale est le dollar. Dernièrement, la devise américaine a largement profité de son statut de monnaie de référence : elle redevient un refuge face à la crise. De manière parfaitement mécanique, le dollar s’est évalué par rapport à la plupart des autres devises, dont le yuan.

Les Américains n’ayant plus assez d’argent pour consommer et les Chinois (qui ne se concentre pas sur sa demande intérieure) n’ayant plus assez d’acheteurs pour vendre leur production, il est clair que le yuan est dévalué par rapport au dollar pour doper le commerce extérieur chinois. Cela affaiblit donc la balance commerciale américaine.

…Et tout cela n’est que la conséquence d’un commerce mondial qui se contracte.

Aujourd’hui, alors qu’il est toujours de bon ton de critiquer vertement le protectionnisme (douanier) même lorsqu’il est vu dans une approche pragmatique, modéré, adapté et ciblé à certains produits venant de certains États ne respectant pas certaines règles (il ne s’agit donc pas de faire du protectionnisme au sens primaire du terme), on oublie les dangers bien plus réels du protectionnisme monétaire.

Les dévaluations monétaires constituent en effet une des principales distorsions. L’effet des fluctuations des grandes monnaies est considérable et peut très clairement amoindrir l’effet des plans de relance, surtout lorsqu’il s’agit d’aides directes à des intérêts particuliers (comme c’est le cas pour la France) et non d’une action globale sur la demande.

Comme le rappelle Antoine Brunet dans Le Monde, le coût du travail est 80 fois moins élevé en Chine qu’en Europe, contre 30 fois pour l’Inde, alors que leur situation est comparable, ce qui donne une idée du rôle du taux de change.

Aujourd’hui, l’OMC n’a pas les moyens de sanctionner les manipulations de change. Si l’OMC interdit et punit le protectionnisme douanier, elle ne peut rien faire contre le protectionnisme monétaire. Et depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, le FMI n’a plus son mot à dire sur le régime et les manipulations de change de certains pays.
C’est pourquoi l’administration Obama, touchée par la dévaluation du yuan, a décidé de réagir.

Mais, cette réaction, bien que parfaitement compréhensible, comporte de sérieux risques. Le premier est d’affaiblir un peu plus encore une économie chinoise dont le ralentissement semble prendre des proportions inquiétantes. Le PIB n’a progressé que de 6,8%, sur un an, au quatrième trimestre 2008, ce qui, à l’échelle de la Chine, prend presque des allures de récession, avec la menace d’une explosion sociale dans le pays.
Or, la banque centrale de Chine est devenue depuis l’automne, devant le Japon, le premier détenteur de bons du Trésor américains, avec un stock aujourd’hui supérieur à 700 milliards de dollars (545 milliards d’euros). A force de trop les irriter sur les taux de change, les Chinois pourraient finir par riposter en décidant de boycotter les prochaines adjudications du Trésor américain. Il s’ensuivrait une envolée des taux d’intérêt à long terme américain, dont l’effet serait d’aggraver la récession aux Etats-Unis.

Comme le rappelle encore Le Monde de dimanche, ce n’est pas seulement un conflit monétaire bilatéral sino-américain qu’il faut redouter, mais bien une guerre des changes mondiale.
La banque centrale russe (BCR) a annoncé jeudi une dévaluation de 10% du rouble qui a déjà perdu près du quart de sa valeur en deux mois. Elle a promis qu’il s’agirait de l’ultime réajustement…
La livre sterling, enfin, est tombée vendredi à son plus bas niveau depuis vingt-quatre ans face au dollar, touchant 1,3503 dollar, après l’annonce d’une contraction de 1,5 % du PIB au quatrième trimestre. Sans doute l’affaiblissement de la livre est-il de nature à stimuler les exportations britanniques, et donc, dans cette mesure, constitue-t-il plutôt une bonne nouvelle pour le gouvernement de Gordon Brown, qui en manque cruellement en ce moment. Mais le risque existe d’une perte de contrôle totale de la situation et d’un effondrement du sterling, qui poserait des problèmes de financement de la dette publique difficiles à surmonter.

Nicolas Cadène"

2 commentaires pour “Le protectionnisme monétaire et ses dangers bien plus réels que ceux du protectionnisme douanier”

  1. Mous dit :

    Bonjour Jean Louis,

    Le papier de Nicolas Cadène est à mon sens très important dans la mesure ou il traite de la question centrale de la compétitivité. La compétitivité est un peu la base de l’activité économique dans la mesure ou une entreprise compétitive gagnera des parts de marché, installera sa production de masse, pourra bénéficier d’économies d’échelle, sauvegardera son emploi… etc… La compétitivité coût qui est la compétitivité qui est liée aux coûts de production demeure important, mais le papier de Nicolas Cadène montre l’importance de l’autre forme de compétitivité, celle qu’on nomme compétitivité prix. La compétitivité prix repose sur la diminution du prix des biens ou services qu’une firme produit, pour lui permettre d’écouler plus vite et plus facilement sa production. On peut évaluer l’évolution de la compétitivité prix d’un pays en soustrayant la variation des prix à l’importation de celle des prix à l’exportation. Ici, Le taux de change a un impact important sur la compétitivité prix dans la mesure ou une dépréciation de la monnaie nationale, en augmentant le prix des produits importés, entraînera une amélioration de la compétitivité prix. Par exemple une parité euro/dollar élevée défavorise la compétitivité prix à l’exportation des entreprises de l’Union européenne. Par exemple, Airbus qui est pénalisé délocalise en zone dollar.
    Il est tout à fait exact de dire que l’OMC n’a aucun mandat pour lutter contre cette forme de protectionnisme furtif qu’est le protectionnisme monétaire. A quoi bon se battre pendant des années dans des négociations commerciales longues et fastidieuses pour réduire les tarifs douaniers des produits industriels et agricoles si une simple manipulation du taux de change peut contribuer à accroître mécaniquement le coût d’entrée d’un produit sur un marché lambda. La logique du chacun pour soi, du repli national, de l’exacerbation des égoïsmes nationaux – bref, du protectionnisme en temps de crise: qu’il soit monétaire, avec le risque de dévaluations compétitives pose problème. Jacques Delors lorsqu’il était président de la Commission Européenne s’insurgeait déjà sur le risque du protectionnisme monétaire en 1993, en plein cycle de l’Uruguay.

    Paradoxalement ce sont curieusement les pays aux monnaies sous-évaluées, tels les Etats-unis, le Japon et la chine qui possèdent le plus bel arsenal protectionniste; De l’instrument 301 au super 301, à la politique commerciale stratégique en passant par des instruments de défense unilatéraux qui sortent de l’organe de règlement de différends de l’OMC.
    Pascal Lamy déclarait récemment et à mon sens très logiquement que l’OMC est la seule institution internationale qui a produit une réglementation internationale (création de droit) en plus d’organe qui lis le droit, comme l’est l’Organe de règlement des différends. Selon lui, le FMI qui avait le plus de légitimité pour instaurer un droit financier international n’a pratiquement rien fait. Pourquoi? Alors que les crises financières majeures ont souvent été précédées par des attaques sur des monnaies par les spéculateurs. Monnaies qu’on jugeait sous évaluées ou déconnectées des fondamentaux. Les fameuses crises de changes de premières générations expliquées par Krugman.

    La nouvelle administration économique d’Obama a décidé de prendre énergiquement en main la question de la sous évaluation du Yuan. Tendanciellement les démocrates ont toujours instauré un cadre politique fort dans leurs relations commerciales bilatérales avec la Chine. Lawrence Summers qui vient de prendre la direction du Conseil économique national à une longue tradition commerciale internationale, il était déjà avec Clinton et il avait instauré en compagnie de Laura Tyson une véritable politique commerciales bilatérale stratégique avec la Chine. A l’époque, les USA avaient instauré des accords de commerce administrés (managed trade) avec la Chine pour limiter les exportations chinoises. D’une certaine manière des quotas généralisés. Alors ce retour du managed trade ne me choque absolument pas. Nous l’attendions même. C’est un moyen de pression pour faire dévaluer la monnaie chinoise. Mais les chinois savent maîtriser cette pression car le déficit américain est financé par…l’épargne chinoise. Finalement entre américain et chinois, on se regarde et chacun se tient par la barbichette… On l’aura bien compris, c’est un équilibre précaire mais bien compris…mutuellement. Alors, les européens doivent avoir un rôle central dans la nouvelle gouvernance économique mondiale.

    Dans cette perspective et à l’aune du papier de Nicolas Cadène, je dresse deux conclusions:

    - il me semble indispensable de finaliser les négociations de Doha. Bien sur le package devra être équilibré et respecter son caractère pro-développement mais c’est surtout un signal pour renforcer le multilatéralisme et éviter de rentrer dans un environnement ou la loi du plus fort et l’arbitraire feraient légion.

    -la réforme du système financier international devra intégrer une surveillance accrue des taux de change afin que ceux-ci ne soit pas utilisées à des fins de protections internes et déconnectées des fondamentaux. Bien sur un mécanisme de sauvegarde pourra être mis en œuvre si certaines conditions devaient l’imposer. Les modalités sont à définir. Mais je crois que le système financier est un bien public international qu’il faut mutualiser et donc gouverner collégialement avant que les dérives qu’il ne comporte intrinsèquement ne soient elles aussi rendues de facto mutualisables… En d’autres termes, la stabilité financière internationale est une condition à la prospérité.

    Amicalement

  2. asse42 dit :

    Merci pour le billet et pur le commentaire pertinent et complet de Mous sur cette question qui sera essentielle pour la construction économique du monde à l’avenir.

    Elle nous amène aussi à nous poser la question d’un nouveau Bretton-Woods. peut-on continuer à accepter qu’un pays puisse financer ses déficits en créant de la monnaie? C’est un outil totalement déloyal et anachronique dans la marche du monde financier.
    bien sûr je ne suis pas naïf je sais que cela créerait des difficultés énormes vu l’ampleur du déficit US et son impact économique dans le monde et en particulier en Chine.

    Mais je crois qu’il faut réfléchir à organiser un autre monde financier international juste. Cela doit être un pilier de nos propositions sur la mondialisation économique financière. Je n’ai pas assez de compétences pour les envisager mais je suis intéressé et preneur des solutions.

    Amitié ségosocialiste.

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