Pour un nouveau modèle de développement (2): Qu’est-ce qui a de la valeur?

La valeur est un des plus vieux mots de la théorie économique. Adam Smith distingue la valeur d’usage et la valeur d’échange. Pour des biens non reproductibles, comme une œuvre d’art, la valeur réside selon lui dans la rareté. Pour un bien reproductible, la source de la valeur se trouve dans la quantité de travail nécessaire à sa production. Karl Marx distinguera le travail "vivant" et le travail "mort", c’est à dire le travail nécessaire à la production des "biens de production" (les machines).

Pour les économistes néo-classiques la valeur n’est pas une chose en soi : elle résulte d’un jugement des acteurs économiques, elle n’existe pas en dehors de la conscience des hommes.

D’ordinaire on ne cite pas Nietzsche dans les manuels d’économie. Il a pourtant dit quelque chose d’essentiel. Pour lui, la valeur c’est la préférence manifestée par un être vivant, en fonction des exigences de son soi et de ses conditions d’existence.

Ce qui nous amène à parler non plus de la valeur (économique) mais des valeurs (idéologiques). Autrement dit les idéaux auxquels les membres d’une société adhèrent et qui se manifestent concrètement dans leurs manières de penser, de sentir, d’agir.

Dans le monde contemporain, la valeur économique (mesurée en argent), tend à supplanter les valeurs, qui cimentent une société humaine.
Mieux. Jusqu’à il y a peu, nos jargonneurs d’entreprise, nos docteurs ès libéralisme n’avaient à la bouche pas d’autre mot que la "création de valeur". Pour désigner non pas la valeur économique mais tout simplement la valeurs des actions. Un bon manager est celui qui crée de la valeur pour les actionnaires, cela et rien d’autre. C’est le stade suprême de la perversion : on réduit l’homme à la marchandise, et la marchandise à un titre de Bourse. Friedrich List : "Celui qui élève des porcs est dans la société un membre productif et celui qui élève des hommes est un membre improductif".

 
La théorie économique doit se reconstruire (c’est en cours) en sortant de la théorie du choix rationnel. Pour John Elster (et d’autres), l’homme a des intérêts, des désirs et des visées. Il a également des valeurs et des croyances et compose ses préférences en fonction de ses émotions et des informations dont il dispose. Pour Amartya Sen, le prix Nobel d’économie, le dépassement de l’"homo economicus" suppose une analyse des identités multiples que porte chacun d’entre nous. Les priorités que nous choisissons parmi ces identités sont souvent en fonction du contexte. Georges Akerlof parle de "filtres de loyauté", c’est à dire le respect de normes morales ou culturelles.
 
Ce qui nous amène évidemment à la question du PIB et de la mesure du progrès. En écho à la réflexion de Hervé Hutin sur "l’ordre marchand", Karl Polanyi disait dès 1944 que la croyance aveugle aux vertus du marché conduisait à une impasse, parce qu’elle transformait en marchandises trois éléments réfractaires à ce traitement : le travail humain, la nature et la monnaie.
 
Sur le PIB,la meilleure synthèse a été faite par Dominique Méda dans l’ouvrage Au-delà du PIB, pour une autre mesure de la richesse.
Initialement on pensait (et certains pensent encore) que produire beaucoup permettait l’opulence pour tous. C’est l’argument développé par Adam Smith dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des Nations.
 
Rappelons les limites du PIB :
- Il ne valorise que l’activité conduisant à la production de biens et de services qui seront appropriés par des individus. Seul le travail rémunéré est considéré comme une activité digne d’intérêt : le temps avec les proches, le temps citoyen, le temps domestique sont comptés pour zéro.
- Le PIB ne s’intéresse pas aux inégalités.
- Il ne prend pas en compte les dégâts engendrés par la production,en particulier le capital écologique ou le patrimoine naturel.
 
Il faut donc  à la fois mesure le patrimoine naturel (Bernard Chevassus-au-Louis vient par exemple d’écrire un rapport sur l’Approche  économique de la biodiversité), mais aussi le capital "social" ou la qualité de la vie.
 
L’indicateur de Développement Humain (IDH) créé en 1990 par le PNUD (Programme des Nations-Unies pour le développement) combine le PIB par habitant, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’instruction (taux d’alphabétisation et taux de scolarisation) en donnant un poids égal à chacune de ces trois dimensions. De nombreux autres indicateurs existent. Des initiatives intéressantes ont été prise par des pays, par exemple le Bonheur National Brut du Bhoutan, l’Indice de Bien-Etre Durable de l’État d’Acre, dans l’Amazonie brésilienne, ou encore l’Indicateur de Santé Sociale de la région française Nord-Pas-de-Calais.
 
Au total, il existe deux difficultés majeures :
- L’arbitraire des pondérations entre les différents critères.
- La complication dès lors qu’on veut être plus précis.

Il faudrait enfin que les citoyens puissent s’approprier ces évaluations, ce qui suppose évidemment, la démocratie participative au travers de conférences citoyennes. J’y reviendrai.

4 commentaires pour “Pour un nouveau modèle de développement (2): Qu’est-ce qui a de la valeur?”

  1. André Guidi dit :

    Analyse brillante, ce qui me semble importer c’est l’adoption universelle d’indicateurs complémentaires du PIB et leur articulation. Par exemple,
    aujourd’hui (cf critères de Maastricht) le PIB est corrélé au montant de
    la dette publique et à celui du déficit budgétaire. N’y aurait-t-il pas lieu de
    corréler ces deux derniers indicateurs avec la richesse patrimoniale (le bilan
    comptable, les immobilisations matérielles et immatérielles) des pays ?

    Meilleures salutations.

  2. alex dit :

    d’accord avec andré mais je trouve que l’analyse de M.Bianco n’est suffisement approfondie.

    le productivisme intensif et la marchandisation de l’humain appellent un questionnement sur l’état d’esprit, la philosophie de vie des gens qui adoptent cette attitude.

    suffit- il d’etre riche ou d’avoir une mauvaise conception de l’économie pour exploiter l’autre ?
    personnellement, j’ai rencontré des patrons qui considéraient l’homme comme une marchandise, un outil vénal…et d’autres pas…

    peut- on distinguer la cupidité de la vanité ? à quoi servirait la première sans la seconde ?

    si ségolène parle souvent « d’arrogance » concernant le hautain ultra- libéral, c’est surement qu’elle y voit un lien.

    je me demande s’il ne faut pas réformer les mentalités avant de le faire avec les indicateurs économiques…

    si les gens ne considèrent plus la progression personnelle machiavélique, l’avidité avilissante et le stupide étalage des richesses comme étant necessaires à l’épanouissement personnel, le pib va etre différement interprété, et peut- etre meme sans le faire muter.

  3. Micheline Potignon dit :

    Bonjour,
    J’ai appris qu’il existe le « PID » (Produit intérieur doux ». Cet instrument serait une invention canadienne, pour prendre en compte ce qui n’est pas quantifiable, mesurable mais qui occupe une part importante dans la production des richesses. Quand j’ai entendu parler du PID, j’ai immédiatement pensé au travail non rémunéré, non reconnu, des « femmes au foyer » (en Suisse, depuis longtemps, cela représente une profession et les femmes perçoivent une retraite, si je suis bien informée) –
    Je n’ai pas suffisamment de connaissances pour soutenir la discussion. Je voudrais seulement poser une question à laquelle j’aimerais que l’on me réponde (elle me préoccupe beaucoup).
    La réduction du temps de travail n’a pas bonne presse actuellement, pour des raisons essentiellement politiques,je crois et parce qu’elle son application a été maladroite… Toutefois, compte-tenu de nombre de femmes qualifiées en France, qui désirent un emploi à plein temps (qui ne serait pas forcément 35 ou 39 ou 40 heures !), ne faudrait-il pas creuser la question pour savoir si elle ne permettrait pas à un maximum de femmes de s’insérer dignement dans le monde du travail. En d’autres termes, la réduction du temps de travail n’est-elle pas un instrument d’épanouissement des salariées françaises ? – D’une manière générale, ne vaut-il pas mieux travailler moins, mais travailler TOUS, pour l’économie, pour le systèle de protection sociale, pour nous-mêmes aussi ?
    Merci vivement à l’avance à celle ou celui qui m’aidera dans ma réflexion. Amitié

  4. Jean-Louis Bianco dit :

    @ Micheline Potignon : Oui, vous avez raison.
    Concernant le PID, au sens strict du terme, selon le spécialiste des indicateurs de richesse Jean Gadrey, il « ne désigne pas un indicateur mais une démarche citoyenne et d’éducation populaire visant à faire réfléchir sur la richesse et également sur ses indicateurs.[...] Si l’on veut le rapprocher d’autres indicateurs de richesse novateurs existant, il faut le placer dans la famille des indicateurs tendant à réformer la comptabilité nationale tels les indicateurs de bien être économique qui procèdent à des soustractions d’activités écologiquement ou socialement destructrices et à des ajouts d’activités socialement ou écologiquement utiles mais non présentes dans le PIB (activités domestiques non marchandes, bénévolat en particulier) ».

    Quoi qu’il en soit, il s’agit de prendre en compte à leur juste importance les services non marchands, notamment domestiques et bénévoles, mais aussi les gisements traditionnels de savoirs, de savoir-faire (danses, coutumes, institutions, langue,..) et d’investissements (immeubles, procédés, espèces végétales et animales locales, génie rural,..) que le produit intérieur brut ne prend en compte que de manière très partielle.

    Concernant votre question sur le travail : Si le slogan présidentiel « travailler plus pour gagner plus » a fait mouche, c’est qu’il faisait écho à une inquiétude majeure des Français. Ceux-ci constataient en effet que « le travail ne payait plus ».

    Si travailler plus voulait dire être plus nombreux à travailler et moins souvent à temps partiel et/ou de façon intermittente, il n’y aurait donc rien à redire. Mais, en pratique, Nicolas Sarkozy a donné un autre sens à sa formule. Son objectif prioritaire n’est pas d’augmenter le taux d’emploi, mais d’allonger la durée du travail de ceux qui ont déjà un emploi à temps plein. Or un tel allongement ne va pas de pair avec un enrichissement collectif…

    Comme le rappelait Sandra Moatti dans le journal Alternatives économiques, depuis 1960, le produit intérieur brut (PIB) a été multiplié par quatre en France, tandis que la durée annuelle du travail chutait d’environ un tiers. En longue période, la prospérité d’une nation ne dépend pas tant de la durée du travail que de la productivité de ce travail. Les comparaisons internationales aboutissent à la même conclusion: le niveau de richesse par habitant dans les pays de l’OCDE est avant tout lié à la productivité horaire du travail.

    En revanche, cette richesse est dans l’ensemble inversement proportionnelle à la durée du travail. Autrement dit, les pays de l’OCDE où l’on travaille le plus, comme la Turquie, la Roumanie ou la Pologne, sont aussi les moins développés. Pire encore, ces pays sont aussi ceux où le travail est le moins bien partagé, autrement dit, où le taux d’emploi est le plus bas.

    Le « travailler plus » ne fait donc pas bon ménage avec le « travailler tous », et je ne peux que souscrire à votre remarque sur le sujet. C’était d’ailleurs le sens de la semaine des « 35 heures » sous le gouvernement socialiste entre 1997-2002, même s’il y a eu quelques difficultés et erreurs dans son application.

    Notons aussi que le dispositif complexe de défiscalisation des heures supplémentaires et de rachat des jours de réduction du temps de travail (RTT) mis au point par la droite n’est pas davantage positif et suit la même logique contre le « travailler tous ». Il permet certes à ceux qui bénéficient de ces heures d’arrondir leurs fins de mois, puisqu’elles sont payées 25% de plus que les heures normales et exonérées de cotisations sociales et d’impôt. Le dispositif satisfait aussi les employeurs, qui peuvent utiliser au maximum la main-d’oeuvre existante, sans recourir à de nouvelles embauches. Mais les 5 à 10 milliards qu’il coûte à la collectivité dans les budgets annuels profitent avant tout aux salariés à temps complet travaillant déjà dans des établissements de grandes entreprises qui paient les heures supplémentaires.

    En revanche, il pénalise les chômeurs et les salariés précaires, qui trouvent plus difficilement des emplois, et ne bénéficie que marginalement aux salariés à temps partiel. Pour eux, les heures supplémentaires sont en effet plafonnées à 10% de leur temps de travail et ne sont ni majorées ni exonérées de cotisations patronales.

    Bref, le « travailler plus pour gagner plus » ne profite pas à ceux qui en auraient le plus besoin.

    Amicalement,

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