« Le souci de François Mitterrand, c’était l’Europe »

Voici la retranscription d’une interview que j’ai accordé au Journal du dimanche. J’y rappelle les évènements politiques lors de la chute du mur de Berlin :

"De ce 9 novembre 1989, je garde en mémoire des images extraordinaires, vues à la télévision dans mon bureau de l’Elysée. J’ai vécu ces événements avec un enthousiasme énorme. J’avais des amis à Berlin-Est et Ouest, je savais ce que vivre dans cette ville voulait dire. Peu de jours après, j’avais reçu à la maison Rudolf Von Thadden, un intellectuel proche du SPD devenu un ami. Nous lui avions offert un gros gâteau avec écrit dessus ‘Vive l’unité allemande!’. Pour nous, il était évident que tout cela allait conduire à la réunification.

C’était aussi le cas pour Mitterrand, quoiqu’en disent certains. La polémique est née de ses entretiens avec Thatcher, qui ont été rendus publics et qui pouvaient laisser penser que Mitterrand était aussi opposé qu’elle à la réunification. En fait, il avait pour habitude de laisser dire Thatcher, d’épouser certaines de ses thèses. Mais dans le fond, il considérait que la chute du Mur était une bonne chose. Son seul souci était que cela se passe pacifiquement et que la construction européenne se poursuive. 

Bien sûr, il y a eu des tensions avec Helmut Kohl. Le problème était que Kohl évitait soigneusement de parler de la ligne Oder-Neisse, la frontière entre la Pologne et l’Allemagne de l’Est. Chaque fois qu’on évoquait ce sujet, il fuyait, ce qui avait le don d’énerver Mitterrand. Je répétais au président: ‘Ne vous inquiétez pas, c’est la dernière chose qu’il lâchera, mais il la lâchera.’ Et il a fini par céder. Le deuxième motif d’agacement, c’est ce plan en dix points pour la restauration de l’unité allemande que le chancelier présenta le 28 novembre. Il semblait y évacuer la question de l’unité monétaire européenne. Alors que pour Mitterrand, mais aussi Kohl, la réunification allemande devait s’inscrire dans la construction européenne. Finalement, cela s’est réglé quelques jours après lors d’une conversation téléphonique entre eux.

Autre polémique: le voyage que nous avons effectué en RDA, en décembre 1989. Il était pourtant prévu de longue date et Kohl en avait été prévenu. Lors de cette visite, j’avais rencontré Gregor Gisy, le patron du SED (parti communiste est-allemand). Au cours du dîner officiel, il m’avait lâché, en montrant la fresque ridicule qui ornait la salle et où étaient représentés des ouvriers au travail: ‘Dire qu’on a toujours prétendu les défendre alors qu’on les a constamment trahis!’

La France, je le pense, a très bien joué lors de la chute du Mur. La construction européenne est restée notre priorité. Je conserve toutefois un grand regret: celui de n’avoir pas su convaincre Mitterrand de faire un grand discours adressé aux peuples français et allemand. Il aurait pu avoir lieu lors de notre voyage à Berlin. Mitterrand aurait parlé devant le Mur. Il a hésité longuement. Finalement, il a estimé qu’il n’y avait pas sa place."

13 commentaires pour “« Le souci de François Mitterrand, c’était l’Europe »”

  1. monsieur Bitru dit :

    Vous pouvez toujours tenter de reécrire l’Histoire, mais les faits sont têtus: Mitterrand n’a rien compris à ce qui se passait.
    Point.

  2. robert dit :

    M. Bitru, votre démonstration est, en effet, implacable. Point.

  3. bobylemirador dit :

    J’aurais aimé un plus grand développement idéologique de fond sur vos souvenirs et vos relations avec vos cousins communistes.

  4. bhuoi dit :

    monsieur Bitru a un jugement passionnant, venant de quelqu’un qui a travaillé au plus haut niveau de la diplomatie française ?, et qui sans aucun parti pris nous livre là un commentaire particulièrement bien construit et extr^rmrmrnt documenté sur le comportement et les convictions du Président Mitterrand à l’époque. REMARQUABLE

  5. monsieur Bitru dit :

    @ bhuoi
    « …et qui sans aucun parti pris…  »

    Ils sont trop drôles les supporters.
    MDR!

  6. Jean-Louis Bianco dit :

    @ Monsieur Bitru : Vous, vous savez tout… Si toutefois vous voulez réfléchir, je vous suggère de lire des livres d’historiens indépendants, comme celui de Frédéric Bozo intitulé « Mitterrand, la fin de la guerre froide et l’unification allemande », paru chez Odile Jacob.

  7. Jean-Louis Bianco dit :

    @ bobylemirador : Je vous invite à écouter mon interview sur RFI et à regarder mes interventions ce soir sur FR3 (19/20) et mercredi matin (Les 4 Vérités).
    http://www.euranet.eu/fre/Dossiers/La-chute-du-communisme/Jean-Louis-Bianco-Francois-Mitterrand-n-a-jamais-freine-la-reunification-allemande

  8. monsieur Bitru dit :

    La preuve qu’on peut avoir une lecture différente d’un même évènement, monsieur Bianco.

    http://www.lepost.fr/article/2009/11/09/1782744_attali-accuse-bianco-d-antisemitisme.html

  9. FP NICOLAS dit :

    Jean-Louis Bianco, antisemite ? Ou plutot Jacques Attali dans une re-ecriture de sa relation avec le « pere inconscient » [Mitterrand] ?

    Soyons serieux, dire que le patrimoine culturel et familial de quelqu’un influe sur sa vision politique du monde, ce n’est pas dire que c’est le critere unique de J. Attali.

    Je suis Francais, de formation protestante, lyonnais, socialiste et desormais expatrie, chaque element influe sur ma vision du monde. Ce qui est etrange, c’est la maniere dont Attali monte au creneau et alerte les medias [dixit l'Express] sur quelqu’un dont il connait la probite et l’integrite. J’aimerais pouvoir en dire autant d’Attalli, notre « M. Croissance » qui regulierement se plante sur ses predictions et recommandations mais reste un habitude des medias.

  10. maguy25 dit :

    Ces accusations et ces soupçons permanents d’antisémitisme bloquent tout discussion en France.On peut critiquer ou débattre librement sur tout et tout le monde en France sauf sur Israël et les compatriotes juifs. Au lieu de dire , « tu te trompes; ce n’était pas cela », ou « tu as tort », ou « je ne suis pas d’accord pour telle ou telle raison », on accuse tout suite d’antisémitisme conscient ou inconscient. Ça fait que cela fausse ou bloque tout débat objectif et constructif possible car on s’auto-censure pour ne pas s’attirer des ennuis.
    Je pense que Jean-Louis ne doit pas culpabiliser mais doit avoir un débat de fond fraternel avec Jacques Attali.
    Ce n’est pas normal que des intellectuels non enclins à manipuler pour imposer leur point de vue aient des comportements pareils.

  11. maguy25 dit :

    La présence de Monsieur Bitru qui n’est pas venu pour débattre mais pour invectiver celui qu’ils accusent d’antisémitisme inconscient » n’est pas fortuite.
    Il va y avoir beaucoup d’autres « débatteurs » de la même trempe qui ne viendront que pour provoquer et pour dénaturer et polluer des échanges qui ici sont souvent courtois, constructifs et fraternels.

  12. Ghislaine dit :

    22 septembre 1984 : François Mitterrand et Helmut Kohl se donnant la main à Verdun. Cette photo est gravée dans nos mémoires et dans notre histoire. Les autres ne pourront être que de pâles imitations.
    Novembre 2009 :P ierre Lellouche, juge que les réticences de Mitterrand ont jeté un trouble dans la relation franco-allemande. «Le doute s’est installé à ce moment-là. Nous n’avons jamais rebâti totalement la confiance», affirme-t-il. Lellouche dit travailler pour faire en sorte que «le rendez-vous raté entre Mitterrand et Kohl il y a vingt ans devienne un rendez-vous réussi entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel», à l’occasion des célébrations de la chute du Mur.

    Si l’on doutait de la volonté de notre mégalomane et mythomane de service de réécrire l’histoire ( à coups de marteau et à retardement !) en niant tout ce qui a été fait avant lui, nous sommes fixés ! On fait aujourd’hui un procès à un président mort, pour dire qu’il a raté un moment historique il y a vingt ans, un Président qui par un geste incroyable et immortalisé par une photo officielle ( heureusement) avec Helmut Kohl ne pouvait pas envoyer de message plus clair de son engagement. On fait donc ce procès aujourd’hui, c’est nauséabond, . C’est non seulement révoltant, mais extrêmement dangereux. A quand les photos truquées dans nos manuels d’histoire ? A quand un ministère de la propagande ? Non la photo n’est pas sur Facebook, elle n’et pas en couleurs, elle n’est pas jubilatoire, elle est tout simplement digne et vraie.

  13. eliane drut dit :

    c’est toujours un régal ,ce blog de JL Bianco .MERCI

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