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Maudites Moody’s & Co.
Je vous recommande cet article de Martin Kettle, paru dans The Guardian :
Sur les 46 millions d’habitants que compte l’Espagne, combien seraient capables de vous parler de l’Allemande d’âge moyen qui tient aujourd’hui entre ses mains leur souveraineté démocratique, qu’ils ont acquise de haute lutte, et leur avenir économique ?
Une femme dont les avis détermineront si des millions d’Espagnols courageux pourront garder leur emploi, s’ils pourront rembourser leurs crédits immobiliers en 2011 et au-delà ? Et dont le verdict négatif sur l’économie espagnole accoucherait non seulement d’un programme de mesures d’austérité qui ferait pâlir ceux déjà imposés à la Grèce et à l’Irlande, mais qui risquerait même de sonner le glas de la zone euro elle-même ?
Bien peu, est-on en droit de supposer, puisque cette Allemande d’âge moyen qui joue à Dieu avec l’une des plus grandes nations d’Europe n’est pas Angela Merkel. La chancelière allemande occupe une position clé dans la bataille pour défendre l’Espagne, qui se livre une fois de plus aujourd’hui à l’occasion du sommet des chefs de gouvernement de l’UE à Bruxelles. Or, ce n’est pas de Merkel que va dépendre la vie des Espagnols pendant la prochaine décennie ou plus.
La femme dont les diktats plongent l’Espagne dans l’inconnu
Cet honneur revient plutôt au personnage mystérieux qu’est Kathrin Muehlbronner, polyglotte et diplômée de l’université de Tübingen qui, est-on tenté d’ajouter, exerce sur la vie de l’Espagne une influence plus réactionnaire que toute autre femme depuis que la reine Isabelle a chassé les Maures, expulsé les juifs et placé l’Inquisition au cœur de la nation, il y a de cela plus de cinq siècles.
Comment ? Muehlbronner est vice-présidente et principale analyste des risques souverains, spécialiste de l’Espagne pour l’agence de notation Moody’s. Ce qui fait d’elle la femme dont les diktats peuvent plonger l’Espagne dans l’inconnu en déclarant simplement que la cinquième économie d’Europe ne mérite plus sa note d’Aa1.
Cette semaine, Muehlbronner a manqué tirer sur le levier susceptible de faire tomber l’Espagne par la trappe d’une salle de tortures fiscale dont Torquemada en personne n’aurait pas eu à rougir. « Moody’s pense que les risques baissiers sont tels qu’il est normal de réviser éventuellement à la baisse la note de l’Espagne », a lancé Muehlbronner, la main sur le levier — à la suite de quoi et l’euro et la bourse ont flanché. Peu après, elle relâchait son emprise. « Moody’s ne pense pas que la solvabilité de l’Espagne soit menacée, » a-t-elle concédé, tandis que l’euro et les marchés se reprenaient en chancelant.
Pourquoi mettre un genou à terre devant Dame Muehlbronner ?
Moody’s pense ? Mais, dites-moi, qui a élu Moody’s ? Quels traités a signé Moody’s ? Sur quoi nous fondons-nous pour mettre genou en terre devant Dame Muehlbronner ? Je n’ai rien contre elle. En revanche, j’ai franchement quelque chose contre la prédominance et l’influence de la culture de la notation, dont elle est un porte-flambeau montant.
Car, alors que les pays de la planète se débattent pour s’extirper du krach financier mondial, Moody’s et ses deux principaux concurrents, Standard & Poor’s et Fitch, ne sont pas des acteurs neutres et objectifs qui n’auraient d’autre souci que de superviser avec intelligence les marchés.
Nous traitons les agences de notation comme s’il s’agissait d’arbitres. Elles ont même leur place dans certains des systèmes de réglementation concoctés à la hâte. Alors qu’en réalité, ce sont des acteurs, et pas seulement des acteurs, mais des spéculateurs. Ainsi, quand le crédit était en pleine expansion et bon marché dans les années 90 et 2000, quiconque émettait des obligations se voyait gratifié systématiquement de triples A.
Moody’s, a commenté le chef de la commission d’enquête fédérale sur la crise mise en place par Barack Obama, était une “usine à triples A”. Avec pour résultat que, depuis les prêts hypothécaires à risque jusqu’au marché obligataire lui-même, le système était submergé de produits financiers monstrueusement surévalués, tous garantis par ce qui était finalement des notes tout aussi dépourvues de valeur.
Le processus kafkaïen des notations personnelles
La malédiction de la culture de la notation dans l’économie personnelle n’en est encore qu’à ses débuts en Grande-Bretagne. Mais elle a gagné en puissance, continue à s’étendre et devrait être endiguée. Quiconque est familier de la culture de la notation personnelle aux Etats-Unis, qui a engendré la culture du risque souverain, sait qu’elle procède de façon kafkaïenne.
Si, aux Etats-Unis, vous faites une demande de carte de crédit sans disposer d’une bonne note d’une agence américaine, non seulement on vous refusera une carte, mais votre note en pâtira, et il vous sera donc encore plus difficile d’obtenir le crédit dont vous avez besoin. Soyez en retard de paiement pour quelque raison que ce soit, et l’agence vous considèrera comme un risque — ce qui lui vaudra d’être payée par les banques pour la peine. Comme dans toutes les activités bancaires et de prêt partout dans le monde, un système où il suffit de cocher des cases sur un ordinateur s’est substitué à l’individu.
Il en va exactement de même, mais à une tout autre échelle, dans le monde du risque souverain. Toutefois, là, les agences se prononcent sur la gestion des économies de peuples libres et souverains. Pourtant, le problème dans le monde de la dette souveraine est aussi, sous certains aspects, une version surdimensionnée du problème que connaît le monde de l’économie personnelle.
Tout comme la dette personnelle, alimentée par le crédit, est partie en vrille parce que l’on ne trouvait plus de grands banquiers qui connaissaient les gens et le coin, capables de prendre des décisions intelligentes sur des cas particuliers, le monde de la dette souveraine a aujourd’hui perdu tout sens commun et toute équité dans ses relations avec les nations.
L’assaut des marchés contre les nations et les peuples
Dans la vraie vie, l’histoire est affaire d’êtres vivants. Dans le monde illusoire des agences de notation, l’histoire est une question de chiffres. Au-dessus de la ligne : bien. En dessous : pas bien.
Quand on conçoit l’histoire comme une aventure humaine, on ne peut que partager la douleur de l’Irlande humiliée par les marchés. Mais il est scandaleux d’imaginer qu’une grande nation comme l’Espagne — pour la liberté de laquelle des amis de mes parents se sont battus et sont morts — puisse être mise à genoux par le caprice d’une poignée de directeurs trop payés devant leurs écrans d’ordinateur. Comment osent-ils ?
Les agences de notation ont pris la tête d’un assaut des marchés contre les nations et les peuples. Nous devons les faire plier sans pitié si nous le pouvons. C’est ce que prévoit entre autres le nouveau plan de l’Allemagne pour la zone euro. C’est pourquoi, quels que soient ses défauts, nous devrions à chaque fois soutenir Frau Merkel contre Frau Muehlbronner.









23 décembre 2010 à 18:36
Ces agences de notation…
Il est bien dit dans l’article :
« …ce sont des acteurs, et pas seulement des acteurs, mais des spéculateurs. »
Spéculation : la haute criminalité qui s’est donné le droit de jouer au casino de la bourse jusqu’à 70 fois le PIB de la Planète.
Nous avons affaire à des criminels. Et le mot » criminel » n’est pas anodin : aujourd’hui, en Roumanie, pour attirer l’attention sur la dégueulasserie des plans d’austérité, un homme s’est défenestré du balcon du Parlement :
http://fr.euronews.net/2010/12/23/roumanie-un-homme-se-jette-du-balcon-du-parlement/
Il est spécifié aussi :
« …L’assaut des marchés contre les nations et les peuples… »
L’assaut. Il s’agit donc bien d’une guerre. Financière, mais une guerre.
On finira donc pase défendre les armes à la main.
23 décembre 2010 à 18:38
Erreur dans le comm précédent, parti trop vite après fausse manoeuvre, la conclusion est :
» On finira donc par devoir se défendre les armes à la main »
23 décembre 2010 à 20:58
Bonjour Jean-Louis, bonjour à tous,
Merci Jean-Louis de nous communiquer la traduction de cet excellent article du Guardian qui nous expose le combat de Merkel contre les agences de notation imbibées jusqu’à plus soif dans le conflit d’intérêt des marchés financiers.
L’auteur explique que celles-ci « ne sont pas des acteurs neutres et objectifs qui n’auraient d’autre souci que de superviser avec intelligence les marchés ».
Il a raison car ces soi-disant censeurs des systèmes financiers défaillants ont soutenu vigoureusement la dette hypothécaire. Précisons tout de suite que ces agences de notation sont mandatées par leurs clients, les institutions privées du système financier pour exécuter le service demandé. Elles ont donc donné massivement leur aval aux obligations MBS (Morgage-Backed Securities) sollicitées par leurs clients financiers, notamment la titrisation de créances hypothécaires, en crédits aux ménages (Residential MBS), tout autant qu’aux entreprises (Commercial MBS) via leurs notations AAA. Ils contribuèrent ainsi à bâtir l’édifice de la crise systémique en favorisant les insondables bulles financières dont elles s’empressèrent de tirer le profit de la spéculation de concert avec les donneurs d’ordre. Ainsi ils purent engranger les profits permis par le conflit d’intérêt institutionnalisé tout en laissant la dette sociale à la charge de la collectivité.
Notons qu’on prit grand soin de dramatiser les subprimes (catégorie R.MBS) tout en restant particulièrement discret sur les CDS destinés aux entreprises (catégorie C.MBS) encore plus gigantesques dans l’industrie financière usant et abusant discrétionnairement de l’effet de levier sur leurs actifs par le truchement de l’assurance financière (CDS ou Credit Default Swap). Voilà pourquoi on demande maintenant à la puissance publique d’éponger la dette qu’on attribue médiatiquement d’office aux abus du crédit immobilier aux particuliers dont l’Irlande, l’Espagne, le Portugal furent de grand consommateurs. Ce subterfuge permet de passer par profits et pertes la plus grosse partie de l’ »iceberg de la bulle », immergée, noyée dans l’intrication mathématique des produits financiers cachés aux non initiés. C’est cela le centre de gravité de l’absurdité kafkaïenne dont fait état Martin Kettle.
Amicalement.
27 décembre 2010 à 7:45
Bonjour Jean-Louis, bonjour les amis.
Il est surprenant que, parmi nos politiciens, personne ne se soit aviser de coter les coteurs. Il serait certainement désagréable pour les responsables de Standard and Poors ou de Fitch de recevoir au courrier un beau F– indiquant les limites de leurs compétence et de leur pouvoir, sur une lettre signée des principaux acteurs politiques européens.
Il est certainement possible de travailler à bypasser ces acteurs arrogants et probablement vénaux, sinon inféodés à ceux-là mêmes qu’ils cotent. Un point important à souligner si la gauche reprend les manettes de nos destinées.
Bonne fin d’année, malgré tout !
1 janvier 2011 à 21:05
Bonsoir Jean-Louis,
D’accord avec toi sur le pouvoir exorbitant des agences de notation. Par contre sur l’Espagne, Zapatero a mené une politique d’investissement contestable. Un aéroport au milieu de nulle part, 1er réseau européen de lignes TGV pour relier des zones peu fréquentées. Il y a un non sens économique dans plusieurs investissements. (j’exclue la spéculation immobilière du tableau)
Concernant l’Espagne et sa dette, elle a besoin d’environ 200 milliards au premier trimestre et là ça va coincer !
Sans jouer les Cassandre en ce début d’année (jusqu’en avril) sera difficile et risqué. Tout dépend de l’Allemagne.