Quelqu'un m'a ditTribune de Rony Brauman, Régis Debray, Edgar Morin et Christiane Hessel

6 août 2014

Publié dans le journal Le Monde, daté du 5 août :

« « Quand la violence crée une spirale incontrôlée et la mort de 300 civils innocents, la situation exige une réponse urgente et déterminée »,viennent d’indiquer à bon escient le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, et le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, au moment d’élever au niveau 3 les sanctions économiques contre la Russie.

On ne sait pas si le président russe, Vladimir Poutine, où l’un de ses subordonnés, a donné l’ordre de faire sauter en vol le Boeing 777 de la Malaysia Airlines. Mais il y a déjà cinq fois plus de civils innocents massacrés à Gaza, ceux-là soigneusement ciblés et sur l’ordre direct d’un gouvernement. Les sanctions de l’Union européenne contre Israël restent au niveau zéro. L’annexion de la Crimée russophone déclenche indignation et sanctions. Celle de la Jérusalem arabophone nous laisserait impavides ? Peut-on à la fois condamner M. Poutine et absoudre M. Nétanyahou ? Encore deux poids deux mesures ?

Nous avons condamné les conflits interarabes et intermusulmans qui ensanglantent et décomposent le Moyen-Orient. Ils font plus de victimes locales que la répression israélienne. Mais la particularité de l’affaire israélo-palestinienne est qu’elle concerne et touche à l’identité des millions d’Arabes et musulmans, des millions de chrétiens et Occidentaux, des millions de juifs dispersés dans le monde.

Ce conflit apparemment local est de portée mondiale et de ce fait a déjà suscité ses métastases dans le monde musulman, le monde juif, le monde occidental. Il a réveillé et amplifié anti-judaïsme, anti-arabisme, anti-christianisme (les croisés) et répandu des incendies de haine dans tous les continents.

Nous avons eu l’occasion de nous rendre à Gaza, où il existe un Institut culturel français ; et les SOS que nous recevons de nos amis sur place, qui voient les leurs mourir dans une terrible solitude, nous bouleversent. N’ayant guère d’accointances avec les actuels présidents du Conseil et de la Commission européens, ce n’est pas vers ces éminentes et sagaces personnalités que nous nous tournons mais vers vous, François Hollande, pour qui nous avons voté et qui ne nous êtes pas inconnu. C’est de vous que nous sommes en droit d’attendre une réponse urgente et déterminée face à ce carnage, comme à la systématisation des punitions collectives en Cisjordanie même.

Les appels pieux ne suffisent pas plus que les renvois dos à dos qui masquent la terrible disproportion de forces entre colonisateurs et colonisés depuis quarante-sept ans. L’écrivain et dissident russe Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) demandait aux dirigeants soviétiques une seule chose : « Ne mentez pas. » Quand on ne peut résister à la force, on doit au moins résister au mensonge. Ne vous et ne nous mentez pas, monsieur le Président.

On doit toujours regretter la mort de militaires en opération, mais quand les victimes sont des civils, femmes et enfants sans défense qui n’ont plus d’eau à boire, non pas des occupants mais des occupés, et non des envahisseurs mais des envahis, il ne s’agit plus d’implorer mais de sommer au respect du droit international.

La France est bien placée pour initier un mouvement des grands pays européens pour la suspension de l’accord d’association entre Israël et l’UE, accord conditionné au respect de nos valeurs communes et des accords de paix souscrits par le passé. De même pourrait-elle faire valoir qu’un cessez-le-feu qui déboucherait sur un retour au statu quo ante, lui-même déjà intolérable, ne ferait que contribuer au pourrissement de la situation et donc au retour de l’insécurité pour les uns comme pour les autres.

L’enfermement complet n’est ni viable ni humain. Pourquoi la police européenne ne pourrait-elle revenir sur tous les points de passage entre Gaza et l’extérieur, comme c’était le cas avant 2007 ?

Nous n’oublions pas les chrétiens expulsés d’Irak et les civils assiégés d’Alep. Mais à notre connaissance, vous n’avez jamais chanté La Vie en rose en trinquant avec l’autocrate de Damas ou avec le calife de Mossoul comme on vous l’a vu faire sur nos écrans avec le premier ministre israélien au cours d’un repas familial.

L’extrême droite israélienne vous semblant moins répréhensible que l’extrême droite française, à quelque chose cette inconséquence pourrait être bonne : faciliter les échanges et les pressions au nom de valeurs communes.

Israël se veut défenseur d’un Occident ex-persécuteur de juifs, dont il est un héritier pour le meilleur et pour le pire. Il se dit défenseur de la démocratie, qu’il réserve pleinement aux seuls juifs, et se prétend ennemi du racisme tout en se rapprochant d’un apartheid pour les Arabes.

L’école stoïcienne recommandait de distinguer, parmi les événements du monde, entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. On ne peut guère agir sur les accidents d’avion et les séismes – et pourtant vous avez personnellement pris en main le sort et le deuil des familles des victimes d’une catastrophe aérienne au Mali. C’est tout à votre honneur. A fortiori, un homme politique se doit de monter en première ligne quand les catastrophes humanitaires sont le fait de décisions politiques sur lesquelles il peut intervenir, surtout quand les responsables sont de ses amis ou alliés et qu’ils font partie des Nations unies, sujets aux mêmes devoirs et obligations que les autres Etats. La France n’est-elle pas un membre permanent du Conseil de sécurité ?

Ce ne sont certes pas des Français qui sont directement en cause ici, c’est une certaine idée de la France dont vous êtes comptable, aux yeux de vos compatriotes comme du reste du monde. Et il ne vous échappe pas que faux-fuyants et faux-semblants ont une crédibilité et une durée de vie de plus en plus limitées.

Rony Brauman (Ex-président de MSF, professeur à Sciences Po)

Régis Debray (Ecrivain et philosophe)

Edgar Morin (Sociologue et philosophe) (Directeur de recherches émérite au CNRS)

Christiane Hessel (Veuve de Stéphane Hessel) »

Socialiste!Ségolène Royal au service d’un grand projet énergétique d’avenir

1 août 2014

logo_transition_energetiqueSégolène Royal a fait un travail considérable pour rapprocher des points de vue apparemment irréconciliables au service d’un grand projet énergétique d’avenir.

Son énergie et son expérience, ainsi que la réalisation concrète de projets d’excellence environnementale dans sa région lui ont donné des savoir-faire qui viennent de prouver, associés à une grande capacité d’écoute, leur efficacité.

Quelqu'un m'a dit« Amis juifs et musulmans, restons français avant tout »

16 juillet 2014

Retrouvez ci-dessous la tribune de l’imam français Tareq Oubrou :

« Le conflit israélo-palestinien est au cœur de toutes les discussions du moment. J’appelle mes concitoyens, quelle que soit leur appartenance religieuse, à l’apaisement. Je sais bien que certains, prompts à vilipender toute tentative allant dans ce sens, interpréteront ce message comme une trahison, alors même qu’il s’agit d’un appel à vivre ensemble et apprendre à décrypter les finesses de notre société.

Nous, musulmans de France, devons savoir faire la part des choses. Discerner ce qui est politique de ce qui est religieux, ce qui relève de l’identité de ce qui relève de la communauté. Les juifs de France doivent également s’inscrire dans cette démarche.

Je m’inscris en faux lorsque la religion est instrumentalisée à des fins de rassemblement dans ce conflit. Non, la religion n’a rien à voir avec l’antagonisme israélo-palestinien. C’est politique. Je tiens à ce que la religion, juive ou musulmane, soit mise à l’abri des analyses sur ce conflit.

Mais ce discernement ne pourra s’opérer que s’il est mis en place de chaque côté. Ainsi, les juifs doivent dire la part de responsabilité de l’Etat hébreu dans le conflit, comme les musulmans doivent dire également la part de responsabilité des organisations qui sèment le trouble. Cela aidera significativement chacun à reconnaître en l’autre un interlocuteur raisonnable.

On ne peut pas défendre l’indéfendable systématiquement au motif que la partie en cause est membre de sa propre communauté. Chacun doit assumer ses responsabilités. Nous sommes des Français, des citoyens du même pays, nous avons le devoir de vivre ensemble en bonne intelligence. Donc, de savoir discuter, d’accepter un dialogue contradictoire et surtout, surtout, de ne jamais passer de la posture politique à la violence.

Notre pays est face à une singularité étonnante, il est l’un des seuls d’Occident à accueillir des communautés juive et musulmane aussi importantes. Les enjeux qui en découlent sont considérables. On a pu le constater récemment avec l’affaire Merah ou bien encore avec l’affaire Nemmouche. Or, rien, absolument rien, ne peut permettre de justifier un passage à l’acte. Ces deux affaires sont la traduction d’un processus d’identification massif au peuple palestinien par une population musulmane vulnérable. Ce transfert inconscient de nos banlieues est la marque d’un manque d’éducation sociale et morale liée à la déshérence de ces territoires par la République.

Nous avons besoin d’hommes et de femmes courageux pour parler avec leurs communautés et leur faire entendre raison quand le conflit israélo-palestinien s’insinue trop loin dans nos vies.
Etant donné que la situation me semble bien délicate là-bas, que je reste fort pessimiste sur une issue heureuse, nous devons redoubler d’attention. Les juifs doivent être capables de dire que la politique israélienne salit l’image de leur communauté à travers le monde. Qu’elle ne leur rend pas service. La colonisation des territoires palestiniens doit cesser, le droit international doit s’appliquer. Il me semble que c’est la seule manière d’apaiser les musulmans dans le monde. Et les musulmans doivent dire haut et fort que les multiples agressions du Hamas sont condamnables.

Il ne faudrait pas que les juifs de France soient plus israéliens que les Israéliens et les musulmans de France plus palestiniens que les Palestiniens. Tout en adoptant des postures politiques différentes à l’égard de ce conflit meurtrier, une démarcation citoyenne française reste nécessaire pour un vivre ensemble en France.

Tareq Oubrou »

Quelqu'un m'a ditIntégrisme religieux : appel à la vigilance

21 juin 2014

Je suis signataire du manifeste suivant, afin de contester l’insupportable instrumentalisation de la religion à des fins abjectes.

Vous pouvez le signez en cliquant ici.

 « Inquiets et révoltés devant la montée d’une violence abjecte et lâche, usurpant la foi comme raison d’être, nous voulons rappeler ici que l’humanité est une, que la force des armes, qui n’est que la poursuite de celle des mots, n’est jamais un argument ni un chemin vers la victoire. Que ceux qui l’utilisent ne sont que des ignorants à l’égard de leurs propres religions et de leurs propres cultures. Et que cette violence peut et doit être combattue par tous les moyens légitimes, et d’abord par une lecture contemporaine des textes de nos multiples traditions, religieuses ou laïques, respectueuse de la dignité humaine, par l’éducation des hommes et des femmes, par l’action politique, par la raison, par la culture, par l’art et par l’humour.

Nulle doctrine, nulle religion, nulle idéologie, nulle science, nulle culture ne peut revendiquer pour elle seule la propriété de la vérité. Nul peuple, nulle religion, nulle doctrine, nulle science, nulle culture ne peut survivre sans respecter, écouter, partager, échanger, apprendre des autres. 

Nul être humain ne peut être réduit à une seule dimension, qu’elle soit religieuse, ethnique, sexuelle, culturelle ou politique. 

Nous, signataires de cet appel, croyants ou agnostiques, humains avant tout, nous constituons en réseau de vigilance et de résistance pour défendre et faire respecter ces principes. »

Signataires: Jacques Attali, Paul Balta, Christophe Barbier, Sadek Beloucif, Ghaleb Bencheïkh, Hichem Ben Yaïche, Jean-François Bensahel, Jean-Louis Bianco, Yann Boissière, Michel Camdessus, Malek Chebel Michel Davy De Virville, Alain De La Morandais, Bertrand Delanoë, Mgr Jean-Michel Di Falco Leandri, Roger-Pol Droit, Claude Durand, Gad Elmaleh, Luc Ferry, Maurice Godelier, Antoine Guggenheim, Nedim Gürsel Delphine Horvilleur, Latifa Ibn Ziaten, Serge Klarsfeld, Théo Klein, Marc Konczaty, Haïm Korsia, Rivon Krygier, Frédéric Lenoir, Emmanuelle Mignon, Mohammed Moussaoui, Erik Orsenna, Olivier Poivre d’Arvor, Simone Rodan, Kamel Sanhadji, Michel Serfaty, Gilbert Sinoue, Smaïn, Lionel Zinsou, Olivier Abel, Mgr Antoine Hérouard.

Socialiste!Un nouveau modèle énergétique français pour changer d’ère!

18 juin 2014

Ségolène Royal a présenté ce matin, en Conseil des ministres, le projet de loi sur la transition énergétique​​, l’un des textes les plus importants du quinquennat de François Hollande.

Les objectifs sont clairs : réduire les émissions de gaz à effet de serre françaises pour contribuer à l’objectif européende baisse de 40% de ces émissions en 2030 (par rapport à la référence 1990), diminuer de 30% en 2030 notre consommation d’énergies fossiles, ramener à 50% la part du nucléaire dans la production d’électricité à l’horizon 2025, porter en 2030 la part des énergies renouvelables à 32% de notre consommation énergétique finale (soit 40% de l’électricité produite, 38% de la chaleur consommée et 15% des carburants utilisés) et diviser par deux notre consommation finale d’énergie d’ici 2050.

La majeure partie de l’énergie que nous consommons aujourd’hui est polluante, coûteuse et provient de ressources fossiles qui diminuent. La transition énergétique vise à préparer l’après pétrole.

Ce nouveau modèle énergétique français permettra :

- de combattre le chômage par la croissance verte,

- de diminuer les importations d’énergie de la France qui s’élèvent à 65 milliards d’euros,

- de diminuer la facture énergétique des Français grâce aux économies d’énergie dans le bâtiment et dans les transports,

- et, bien sûr, de lutter contre le dérèglement climatique.

Pour accélérer la rénovation énergétique des bâtiments, un allégement fiscal sera mis en place à hauteur de 30% des travaux, dans la limite de 8000 euros pour une personne seule et de 16.000 euros pour un couple. Le chèque énergie aidera les ménages les plus modestes à rénover leur logement, améliorera dès maintenant ler pouvoir d’achat en les accompagnant pour réduire leur consommation d’énergie. Des sociétés régionales de tiers financement pourront faire l’avance des travaux aux particuliers.

Il faut aussi développer les transports propres pour améliorer la qualité de l’air et protéger la santé des Français. Le bonus pour l’achat d’un véhicule électrique sera majoré lorsqu’il s’accompagnera de la mise au rebut d’un véhicule diesel. Les nouveaux espaces de stationnement seront équipés en bornes de recharge.

Pour relancer les énergies renouvelables, le texte prévoit le développement de la production et la distribution de chaleur issue de sources renouvelables grâce au doublement du « fonds chaleur » et le lancement de 1500 projets de méthaniseurs dans les territoires ruraux pour produire de l’énergie à partir de déchets agricoles. La France disposera également en 2020 de 3000 MW de puissance électrique fournie par les nouveaux parcs éoliens en mer (soit l’équivalent de 4 réacteurs nucléaires), accélérera la réalisation de fermes pilotes hydroliennes en mer et modernisera la gestion des centrales hydroélectriques. Il soutient l’installation de panneaux solaires sur les bâtiments qui demandent beaucoup d’électricité (centres commerciaux, usines, entrepôts, etc.).

Comme vient de le dire Nicolas Hulot, cette loi représente « un beau moment d’espoir qui permet à la France de se mettre en position pour rentrer dans l’économie du futur ».

Socialiste!Sur la laïcité, un débat législatif risque d’être très dangereux

18 juin 2014

Retrouvez ci-dessous mon interview paru lundi dans Libération :

INTERVIEW

Pour Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, une nouvelle loi n’est pas nécessaire, alors que la Cour de cassation doit se prononcer dans l’affaire Baby Loup.

L’an dernier, un arrêt de la Cour de cassation créait la polémique en donnant raison à une salariée licenciée parce qu’elle portait un voile islamique contre son employeur, la crèche Baby Loup de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Valls, sortait de son rôle en critiquant ouvertement la décision de justice. Et le président de la République posait la question de la nécessité de légiférer sur la laïcité en entreprise. En avril 2013, il mettait en place un Observatoire de la laïcité. Un an plus tard, et alors que s’ouvre ce lundi devant la Cour de cassation un nouvel épisode dans l’affaire de la crèche Baby Loup, Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité, répond à nos questions.

Après l’arrêt de la Cour de cassation, François Hollande avait laissé entendre qu’une loi pourrait régler ce genre de problème. Dans l’avis que vous avez rendu, vous dites que ce n’est pas nécessaire. Pourquoi ?

Il y a selon nous deux solutions : la première s’appuie sur le règlement intérieur. Il n’est pas du tout impossible dans une activité comme celle-ci d’apporter par un règlement intérieur des limites à l’expression religieuse. Simplement, il faut le justifier précisément. Deuxième solution, plus sûre sur le plan juridique, c’est la délégation de service public. La crèche Baby Loup est financée à 80% par fonds publics, il y a donc une logique à être conventionné. Or, lorsqu’on est en délégation de service public, on est, comme dans le service public, soumis aux obligations de neutralité. La question du foulard ne se pose donc plus, tout signe religieux étant alors interdit. La crèche Baby Loup n’a pas voulu de cette solution. Mais elle existe. Nous estimons donc qu’une loi n’est pas nécessaire.

L’affaire Baby Loup était-elle le bon angle pour poser un débat sur la laïcité ?

Je ne suis pas sûr. C’est devenu très emblématique, avec des positions très engagées d’un côté comme de l’autre. Et on en a fait l’emblème d’un combat pour la laïcité alors que la réalité de l’histoire est plus complexe. C’était un terrain hyper-conflictuel, hyper-médiatisé, hyper-symbolisé avec une émotion particulière et légitime liée au travail exceptionnel que fait cette crèche. L’affaire Baby Loup est très particulière. Car, dans la jurisprudence des tribunaux prud’homaux, dans celle des tribunaux administratifs, du Conseil d’Etat, il n’y a pas ces contradictions… Les réponses y sont, au contraire, convergentes et très précises.

Le plus fervent défenseur d’une loi était le ministre de l’Intérieur Manuel Valls. Il est aujourd’hui Premier ministre, est-ce que cela ne vous met pas dans une position difficile ?

Nous n’en avons pas parlé depuis qu’il est Premier ministre. On verra bien, mais nous avons toujours eu des conversations très libres. Et je note aussi qu’il avait dit que ce serait une erreur grave de considérer la laïcité comme une citadelle assiégée. Le gouvernement et le Parlement prendront les décisions qu’ils voudront. Mais s’ils estiment une loi nécessaire, nous recommanderons que l’on prenne le temps. Notre pays est terriblement tendu, il y a de l’agressivité, du désespoir, de la haine. Nous pensons qu’un débat législatif risque d’être très dangereux.

Dans votre premier rapport annuel, vous dites qu’il n’y a pas beaucoup de problèmes, mais on constate l’émergence de difficultés très localisées et issues de franges radicalisées…

Il n’y a pas autant de soucis que cela autour de la laïcité. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes nouveaux. Il y a des demandes de type nourriture, congés, soins… Certaines faites de bonne foi, d’autres constituant une offensive délibérée contre la République. C’est là qu’il faut dire non. Ce que l’on constate, c’est un développement du communautarisme.

A partir de quand est-il attentatoire à la liberté d’autrui ou à l’ordre public ?

Ce n’est pas parce qu’une femme porte le foulard qu’elle est intégriste, radicale, antilaïque ou antirépublicaine. D’une manière générale, il faut que l’on comprenne mieux le phénomène. Et la réponse n’est pas forcément la laïcité. Il y a des problèmes de ségrégation, de discrimination, de racisme, d’intégration… Le texte qui fonde le principe de laïcité en France date de 1905, une époque où le catholicisme était ultramajoritaire.

Ce texte est-il adapté à la société actuelle ?

La loi a évolué dans le temps, même si l’on reste dans les principes de 1905. La réponse de l’Observatoire est que les principes qu’exprime la loi – liberté de croire ou de ne pas croire, neutralité absolue du service public, séparation des Églises et de l’Etat – nous paraissent être les bons principes. Plus que jamais dans une société compliquée, diversifiée, fragmentée. Simplement, il faut faire vivre ces principes, et faire un gigantesque effort d’information, de formation et de promotion de la laïcité.

Recueilli par Alice Géraud

Quelqu'un m'a ditMa réponse à Alain Finkielkraut

13 juin 2014

lettre JLB 1Lundi 9 juin, Alain Finkielkraut était l’invité de Patrick Cohen sur France Inter.

À cette occasion, il a critiqué à tort le rôle de l’Observatoire de la laïcité auprès du Premier ministre et certains de mes propos.

Voici donc ma réponse : cliquez ici.

Le CFCM adopte la « convention citoyenne des Musulmans de France pour le vivre ensemble »

6 juin 2014

Je salue l’adoption par le Conseil français du culte musulman (CFCM) de la « convention citoyenne des Musulmans de France pour le vivre-ensemble ».

Ce texte souligne en particulier l’attachement du CFCM à la laïcité qu’il rappelle être un acquis majeur du vivre ensemble et de la non-discrimination des citoyens.

Alors que les musulmans de France sont encore trop souvent victimes de discriminations, de clichés ou de préjugés, le CFCM rappelle son attachement profond à la devise républicaine qui, en matière de laïcité, se décline en la « liberté de croyance pour tous les citoyens, l’égalité entre tous les citoyens au-delà de leur origine ou de leur religion, et la fraternité entre les différentes composantes de la communauté nationale.

Vous pouvez la retrouver ci-dessous :

Convention citoyenne des Musulmans de France pour le vivre-ensemble publié par LeFigaro

Croire à l'EuropePour une Communauté politique de l’euro

15 février 2014

Préambule

Chacun attendait de l’Union économique et monétaire qu’elle apporte la prospérité et améliore les conditions de vie et d’emploi des Européens, en prélude à un rapprochement politique.

Ses défauts de conception, et des erreurs de pilotage, ont produit l’inverse. Les Européens doutent. Nous sommes néanmoins convaincus qu’il ne faut pas baisser les bras. Les ambitions initiales de la construction européenne – assurer le bien-être et la paix – sont plus que jamais d’actualité. Tourner le dos à l’Europe serait anachronique aujourd’hui, suicidaire demain.

Sans créer des attentes impossibles à satisfaire, ce qui a trop souvent nourri la déception, une nouvelle étape doit être franchie. L’Europe doit apporter des solutions à des problèmes concrets comme la montée des inégalités et du chômage, tout en contribuant à la préservation de la planète. Elle doit, mieux qu’aujourd’hui, assurer le respect effectif des valeurs qu’elle proclame et qui, au-delà du marché et des procédures, sont susceptibles de rassembler les Européens. Elle doit de nouveau entraîner.

C’est pourquoi nous proposons un choix stratégique : bâtir une Communauté politique, démocratique, à partir de l’euro, en nous rappelant que l’union monétaire était conçue comme le socle d’un projet plus vaste, destiné à unir les hommes et non comme une fin en soi.

Notre groupe est pluraliste car l’urgence, comme la violence des attaques contre l’Europe, invitent les Européens de tous bords à se rassembler, dans le respect de leurs sensibilités.

Nous voulons susciter une prise de conscience en France mais aussi lancer un appel qui aille bien au-delà. Convaincus que Français et Allemands conservent une responsabilité particulière, nous partageons l’essentiel du diagnostic et des propositions du groupe Glienicker allemand.

Agnès Bénassy-Quéré – Yves Bertoncini – Jean-Louis Bianco – Laurence Boone – Bertrand Dumont – Sylvie Goulard – André Loesekrug-Pietri – Rostane Mehdi- Etienne Pflimlin – Denis Simonneau – Carole Ulmer – Shahin Vallee (chaque membre de ce groupe s’exprime à titre personnel, sans engager aucune institution à laquelle il appartient ou a appartenu. Nous remercions également les experts, hauts fonctionnaires, collaborateurs et amis qui ont participé à nos échanges et enrichi nos discussions).

Pour une Communauté politique de l’euro

Où veut aller la France, dans l’Europe et dans le monde ? Quel est l’avenir, à horizon de dix ou vingt ans, de l’euro et de l’Union Européenne ? Ces questions légitimes ont souvent été laissées sans réponse.

La plupart des gouvernements et des partis politiques s’en sont jusqu’à présent tenus à une approche gestionnaire, « au fil de l’eau ». Les partis radicaux prônent le repli national et la sortie de l’euro comme si c’était un remède miracle. Une autre réponse, adaptée au monde de 2014, tirant les leçons de la crise et des erreurs collectives, doit être élaborée, pour lancer une dynamique nouvelle.

 

ANALYSE

Exister dans un monde qui change

Veiller à ce que l’Europe fasse entendre sa voix n’est pas une question de prestige ou une lubie idéaliste. C’est le moyen de faire vivre, à l’avenir, les choix de société chers aux Européens tels que par exemple l’égalité hommes / femmes, l’accès à l’éducation et à la sécurité sociale pour tous, la préservation de l’environnement.

Quand on regarde ce continent de Pékin ou de Riyad, voire de Washington, ce qui rassemble les Européens est infiniment supérieur à ce qui les sépare. Au-delà des intérêts communs, plus ou moins convergents selon l’horizon de temps, nous partageons un patrimoine d’une exceptionnelle richesse. Quant aux valeurs communes, nées de l’histoire et des drames du vingtième siècle – comme la paix, les droits de la personne humaine, la démocratie – leur fragilité devrait nous inciter à en prendre plus soin encore. Les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme montrent qu’il y a encore beaucoup à faire, en Europe même, pour garantir le pluralisme, rendre plus décentes les prisons ou enrayer la dérive autoritaire de certains Etats membres.

L’ordre du monde, tel que nous l’avons connu depuis plusieurs siècles, est en train de prendre fin. D’ici 20 à 30 ans, plus aucun pays européen ne siégera au G8 qui rassemble les premières puissances économiques de la planète. La France ou l’Allemagne représenteront moins de 1 % de la population mondiale. Aux obsèques de Nelson Mandela, aucun dirigeant d’un pays européen n’a été invité à prendre la parole. Ensemble, en revanche, nous avons les moyens de peser : avec 350 millions d’habitants, la zone euro possède une taille comparable aux Etats-Unis et son PIB reste supérieur à celui de la Chine, en dépit de la croissance spectaculaire de ce pays. La puissance commerciale européenne est, à ce jour, inégalée. L’Europe a un potentiel industriel, agricole et de services qui doit être valorisé.

Toutefois, l’unité exige des efforts accrus. La « politique étrangère et de sécurité commune » de l’Union européenne reste bien en deçà des attentes. Même au Fonds Monétaire International, appelé au secours dans plusieurs pays européens, la zone euro n’est pas représentée comme une entité. Vis-à-vis de la Chine, des autres pays émergents ou des Etats-Unis, les capitales européennes ont la vue courte quand elles jouent encore en solo.

Sortir durablement de la crise économique et financière

L’accalmie actuelle sur les marchés financiers ne doit pas nous abuser. Dans plusieurs pays, les politiques engagées ont certes porté des fruits bénéfiques ; l’interdépendance des Etats partageant la même monnaie est désormais mieux perçue. Et des efforts remarquables de discipline et de réformes ont été faits mais ils ont été souvent mal calibrés et mal répartis, comme en Grèce notamment. La politique budgétaire d’ensemble a été trop restrictive, et insuffisamment différenciée. Le surendettement public et privé risque d’asphyxier les économies tandis que les souffrances des populations nourrissent la radicalisation politique.

Ce constat ne doit pas conduire à abandonner les efforts d’assainissement, dans l’intérêt même des pays affichant un endettement trop élevé, mais à les compléter.

Un risque majeur aujourd’hui est qu’une déflation à la japonaise ne conduise à la stagnation et au sacrifice d’une génération entière. Très active au début de la crise (2007-2010), la Banque centrale a aujourd’hui encore les moyens d’agir pour conjurer ce risque mais elle doit surmonter de multiples craintes contradictoires, liées aux différences de culture monétaire et à l’hétérogénéité des divers Etats membres.

L’Europe doit mieux s’intégrer à la croissance mondiale et, à cette fin, retrouver une dynamique créative, scientifique, entrepreneuriale. La crise n’est pas seulement une « mauvaise passe » conjoncturelle. Ce sont nos modes de production (notamment industrielle) et d’organisation qui sont remis en cause par les nouvelles technologies, l’interdépendance globale et le vieillissement des populations européennes.

Chaque Etat, et singulièrement la France, doit s’attaquer à ses propres problèmes mais l’Europe doit aussi agir plus vigoureusement. Des solutions communes commencent à être mises en place pour surveiller et assainir le secteur bancaire, sans faire appel à l’argent des contribuables. Encore faudra-t-il qu’elles soient sérieuses pour que les banques puissent de nouveau financer les entreprises et les ménages, à des taux raisonnables, dans toute l’UE.

Surmonter le blocage démocratique

L’ampleur des difficultés donne désormais à la crise une dimension politique. Même si aucune élection n’a abouti à un rejet de l’euro, les Etats qui ont demandé une assistance, comme la Grèce, le Portugal ou l’Irlande, sentent le joug d’une autorité mal identifiée, composée des chefs d’Etat et de gouvernement européens, des ministres des finances (Eurogroupe), de la Banque Centrale et de la Commission européennes, ainsi que du Fonds Monétaire International. Les responsabilités sont diluées dans un magma politico-technocratique, privé de légitimité, dont la « troïka » devient le symbole. Le destin de certains pays a été suspendu au vote du Bundestag et aux décisions de la Cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe. Le sentiment général est tel que le Premier ministre italien Mario Monti a pu parler en 2012 du danger d’une « créditocratie » dont la perception dépasse d’ailleurs la réalité puisque l’Italie n’a reçu aucune assistance et finance, elle aussi, les secours.

Tous les Etats membres ont dû accepter un renforcement de la surveillance mutuelle, indispensable pour restaurer la crédibilité collective. Le degré d’intrusion atteint, notamment dans les pays sous programme, alimente toutefois un ressentiment dangereux entre « le Nord » (l’Allemagne essentiellement) et « le Sud ». L’euro devient la source de divisions.

Une partie de l’opinion est égarée. Certains font croire que l’austérité est imposée aux pays du Sud par « l’Europe » quand ceux-ci ont largement mis en péril leur propre avenir en créant trop de dette publique (en Grèce par exemple) ou privée (en Espagne ou en Irlande). Les pays « vertueux » oublient qu’ils ont souvent fourni aux pays « dispendieux » une bonne partie des biens que ceux-ci ont achetés à crédit et même les capitaux pour s’endetter. La responsabilité de la situation actuelle incombe donc à la fois au Nord et au Sud, aux gouvernements nationaux et aux institutions européennes. Quant aux marchés, censés placer chacun devant ses responsabilités, ils sont longtemps restés aveugles.

D’où la tentation de tout « jeter par-dessus bord », en abandonnant l’euro. Cette hypothèse n’est qu’un leurre. En raison des conséquences en chaîne, personne n’est capable de calculer précisément son coût mais il serait terriblement élevé. La dévaluation augmenterait mathématiquement le coût de la dette libellée en euros, souvent détenue par des étrangers ; elle obligerait les Etats à faire défaut et conduirait à des faillites dans le secteur financier. Elle accroîtrait aussi le prix des produits importés, à commencer par le pétrole et le gaz. Les entreprises retrouveraient des risques de change à l’exportation, ce qui serait mauvais pour la croissance et l’emploi. Les ménages perdraient une partie de leur épargne, les Européens leur réputation.

Une analyse posée invite au contraire à poursuivre et accélérer la reconstruction de l’union économique et monétaire. Le seul renforcement de règles assorties d’une surveillance mutuelle n’est pas suffisant. La comparaison de la gestion de crise par les Européens et les Américains montre clairement les avantages d’une organisation politique plus légitime et, pour cette raison, plus réactive et efficace.

Une responsabilité française particulière

Une ligne de fracture menace de séparer le Nord du Sud de l’Europe. Parce qu’elle appartient à chacun des deux ensembles et qu’elle a voulu l’euro avec l’Allemagne, la France a un rôle particulier à jouer. Elle peut avoir une action décisive à trois conditions.

La première est qu’elle abandonne quelques unes des illusions dont elle s’est longtemps bercée ; grâce à Jean Monnet et Robert Schuman, elle a été à l’origine de la Communauté du charbon et de l’acier mais elle a aussi donné à la construction européenne ses coups d’arrêt les plus brutaux : de 1954, avec le rejet de la Communauté européenne de défense, à 2005, avec le refus du traité constitutionnel. Sur l’Europe, depuis des décennies, la France hésite. Quand, à deux reprises, des personnalités allemandes (Karl Lamers et Wolfgang Schäuble en 1994, Joshka Fischer en 2000) ont proposé une union politique plus poussée, autour d’un noyau dur, avant la mise en place de la monnaie unique, les autorités françaises de tous bords ont dédaigné ces offres, sans même les discuter.

La deuxième condition est que la France affronte enfin la question de sa place dans un monde ouvert, compétitif et fortement intégré. Les Français ont rêvé de « l’Europe puissance » mais celle-ci ne sera jamais « un levier de puissance » à leur service exclusif. Si la République française prend, plus que d’autres partenaires européens, ses responsabilités en matière de sécurité et de défense, comme elle l’a encore montré récemment en Afrique, ses performances économiques des dix dernières années entament sa crédibilité. Le statut de membre permanent du Conseil de sécurité, la force de frappe nucléaire semblent garantir une autonomie qui pourrait se révéler illusoire si nos moyens se réduisent.

Les enjeux européens sont trop souvent réduits à des slogans qui, comme « l’Europe sociale » ou « l’Europe qui protège », ont tendance à enfermer les Français dans leurs angoisses. Nos partenaires européens réussissent mieux à combiner une approche ouverte sur le monde et le désir légitime de défendre leur modèle social. La meilleure protection réside dans la qualité de l’éducation et de la formation ainsi que dans la créativité des entreprises.

Enfin, la France doit redevenir une force de proposition positive. Depuis plusieurs années, elle est dans une posture défensive, pleine de non dits et de tabous. Avec l’euro, la France a d’ores et déjà accepté de partager sa souveraineté. L’idée que « l’Europe des Nations » peut encore, en 2014, offrir une perspective utile, n’aide pas à progresser. Il n’y a pas de raison de craindre une discussion sur les meilleures formes d’organisation politique, ni de rejeter a priori toute forme de fédéralisme, même si la France n’en a jamais fait l’expérience à ce jour.

Ces peurs diverses, ces incompréhensions nourrissent largement le sentiment de malaise qui est actuellement perceptible dans l’hexagone. Pourtant, au prix d’un travail méthodique, l’influence peut se reconquérir. La bataille qu’a menée le gouvernement français actuel sur la directive sur les travailleurs détachés, donne un exemple récent, positif, de ce qu’un gouvernement qui a bien défini sa position, et la défend, peut obtenir dans l’UE telle qu’elle est. Le faible intérêt pour le Parlement européen, dans la plupart des familles politiques françaises, est un contre-exemple désolant.

Ainsi, l’Europe est « au milieu du gué ». Les insuffisances de l’Union européenne comme ses intrusions dans des Etats qui se croient encore parfaitement souverains, engendrent des frustrations croissantes. De cette impasse, nous suggérons de sortir par le haut.

NOTRE PROPOSITION

Retrouver une ambition politique

Nous proposons une Communauté politique de l’euro, assumée, ouverte sur les autres pays européens et sur le monde, non point parce que l’euro serait une fin en soi mais, au contraire, parce qu’il est l’expression d’un destin commun. Les efforts consentis au nom de la monnaie, dans la crise, n’ont de sens qu’en les replaçant dans une vision politique positive, tournée vers l’avenir, à la hauteur de notre identité européenne partagée.

Sa première mission devra être de consolider la monnaie unique, car c’est la condition du retour de la prospérité et de l’emploi. L’exigence de « compétitivité » semble trop souvent signifier baisse des salaires et des prestations sociales ou nivellement par le bas. Cette approche ne peut constituer un avenir désirable, d’où l’idée d’un Communauté de l’euro qui aille au-delà de ce que fait la zone euro actuelle.

Sans remettre en cause l’engagement mutuel de saine gestion des finances publiques, ni les efforts de réforme accomplis dans la crise, la Communauté se dotera de nouveaux instruments destinés à amortir les aléas de la conjoncture et à soutenir les populations les plus fragiles. Ceci peut passer par l’octroi, par le niveau européen, d’allocations chômage ou encore par des politiques encourageant la mobilité, accompagnées d’une harmonisation partielle des marchés du travail. La solidarité ne saurait se concevoir sans une plus grande responsabilité mais un effort collectif est nécessaire si nous voulons stabiliser et rendre durable, aux yeux des citoyens, l’union économique et monétaire.

Devront être mises au cœur des ambitions de la Communauté de l’euro, la lutte contre les inégalités et l’exclusion, la valorisation du capital humain par l’éducation, la formation et l’innovation : ces dernières années, trop souvent, une conception excessivement extensive de la « subsidiarité » a conduit à faire passer au second plan l’existence de droits reconnus à tous les citoyens européens, où qu’ils vivent en Europe. La dignité de la personne humaine est le premier d’entre eux, avec la préservation de l’environnement et la qualité de la vie.

Dans le même temps, cette Communauté mènera des politiques tournées vers le long terme, dans les domaines où elle peut être plus efficace que chacun des membres qui la composent. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut penser à l’investissement dans la transition énergétique et aux grandes infrastructures telles que les réseaux numériques, de transport et d’énergie ou encore la recherche, au service de la production industrielle mais aussi d’une agriculture capable de nourrir une planète très peuplée, où les ressources vont se raréfier. Le droit et la justice sont des valeurs en soi ; ce sont aussi des cadres particulièrement importants de l’épanouissement de l’activité économique et de la croissance : sécurité juridique, simplicité des règles, diligence de la justice par delà les frontières, lutte contre la corruption sont autant d’objectifs que la Communauté de l’euro fera siens.

La Communauté de l’euro doit également avoir un rôle sur la scène mondiale car une telle puissance commerciale et économique ne saurait se désintéresser de l’avenir de la planète. Pour nous, la question de savoir si l’échelon « zone euro » est pertinent nous paraît secondaire par rapport à nos responsabilités. Notamment face aux Etats-Unis et à la Chine, mais aussi dans son environnement immédiat, pour ne pas laisser en déshérence les questions de libertés publiques, de sécurité et de migrations, cette Communauté aura vocation à exercer une représentation externe, économique d’abord mais aussi diplomatique voire de défense. Le rythme et les modalités méritent débat mais nous ne devons pas oublier que la déclaration Schuman de 1950 commence par l’ambition de préserver «la paix mondiale» et fait référence au développement de l’Afrique, un continent qui est encore plus stratégique aujourd’hui.

Des garanties démocratiques

La Communauté de l’euro devra offrir des garanties démocratiques correspondant aux standards les plus élevés des pays qui la composent. Les Allemands peuvent être légitimement fiers d’avoir édifié, depuis 1949, une démocratie et un Etat de droit exemplaires. Après l’histoire tourmentée du vingtième siècle, c’est un progrès non seulement pour l’Allemagne mais aussi pour tout le continent. Toutefois, les autorités allemandes doivent comprendre que le contrôle des décisions européennes par les institutions d’un seul pays est difficilement acceptable par les autres. Sans doute ne l’accepteraient-ils pas eux-mêmes. La situation actuelle, où des organes fédéraux allemands (Bundestag, Cour de Karlsruhe) tiennent le sort de l’euro (et de certains pays) dans leurs mains, n’est bonne ni pour l’Allemagne, placée en position hégémonique, ni pour les partenaires de l’Allemagne, réduits à obtempérer.

Un exécutif propre de la Communauté de l’euro, distinct des organes nationaux, resserré (une équipe dont les membres seraient choisis pour leurs compétences, en respectant certains équilibres géographiques, sans que chaque Etat membre soit forcément représenté) devra être mis en place ; ce gouvernement sera choisi à l’issue de l’élection d’une assemblée par les Européens des pays de la Communauté exprimant leurs suffrages le même jour, selon les mêmes modalités. Ce point est capital ; on ne saurait appeler « gouvernement » (économique ou sans qualificatif) une autorité désignée et non point « élue » au cours d’un scrutin pan européen, ouvert, permettant de choisir clairement entre des options politiques.

L’assemblée sera chargée de contrôler l’exécutif en continu et, le cas échéant, de le censurer. Pour éviter les duplications et marquer l’esprit d’ouverture de la Communauté vis-à-vis de l’UE, l’assemblée parlementaire de la Communauté pourra être composée de députés siégeant également au Parlement européen (de l’UE à 28) (Selon une loi électorale modifiée, dont le modèle pourrait par exemple être le mode d’élection des députés du Bundestag allemand, élus pour partie dans des circonscriptions de taille réduite, pour partie sur un scrutin de liste à l’échelle de l’ensemble de la Communauté).

Cet exécutif aura d’une part pour mission de mener à bien les politiques qui lui sont confiées, en disposant d’un budget autonome, financé par des ressources propres (voir infra). Dans ses domaines de compétences, il jouira d’un pouvoir discrétionnaire, naturellement encadré par les règles fixées en commun et sous le contrôle de l’assemblée parlementaire et de la Cour de Justice. D’autre part, il veillera au respect, par les gouvernements nationaux, des engagements mutuels.

Les Etats conserveront des responsabilités propres, pour la conduite de leurs politiques selon une définition claire des compétences qui rompe avec la facilité d’une « subsidiarité » mal définie, prétexte à toutes les renationalisations.

Les Parlements nationaux continueront d’exercer le contrôle des gouvernements nationaux, conformément aux constitutions nationales et les dispositions en ce sens peuvent être renforcées dans de nombreux pays, dont la France. Les conditions de naissance et de financement du Mécanisme Européen de Stabilité ont conduit à confier, dans l’immédiat, aux Parlements nationaux le contrôle des engagements budgétaires nationaux qui lui sont alloués. En toute logique, tant que ces structures demeurent financées par des fonds nationaux, le contrôle par les députés nationaux se conçoit. En revanche, à terme, le principe doit s’imposer qu’à décision européenne, contrôle européen, à décision nationale, contrôle national. Il faut éviter de faire reposer le contrôle démocratique sur des structures qui diluent les responsabilités, comme l’envisage par exemple le « pacte budgétaire » (traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’Union économique et monétaire signé par 25 Etats membres le 2 mars 2012.) associant, de manière peu précise, pour ne pas dire allusive, parlementaires nationaux et européens. Les citoyens demandent, à juste titre, de comprendre qui est responsable de quoi.

Notons aussi qu’ils réclament de nouveaux modes de décision, plus interactifs, plus « participatifs ». La question n’est pas seulement de faire vivre la démocratie représentative, en s’interrogeant sur le partage de pouvoir entre Bruxelles et les Etats membres, Parlement européen et Parlements nationaux. Elle devra être complétée par des liens plus étroits entre les citoyens, les entreprises, les médias, les collectivités, par delà les frontières. La Communauté de l’euro doit être une Communauté vivante qui implique les sociétés toutes entières.

Enfin, l’une des graves lacunes de l’union économique et monétaire actuelle est que la sanction des éventuels manquements des Etats à leurs obligations n’a pas été prévue. Dans un Etat de droit, il est important qu’un juge puisse trancher les différends. Notre préférence irait, là aussi, à ne pas dupliquer les institutions et à confier ce rôle à la Cour de Justice de l’UE qui s’organiserait spécialement pour juger les affaires de la Communauté de l’euro.

Un budget de la Communauté

La Communauté de l’euro devra être dotée d’un budget autonome destiné à financer les politiques que nous venons de décrire plus haut dans ce document. Son autonomie par rapport au budget de l’UE tiendra au fait qu’il est d’abord conçu pour régler des questions spécifiquement liées à l’existence et au fonctionnement de l’euro : stabiliser l’union économique et monétaire par une assurance chômage commune par exemple. Au- delà il allouera des ressources pour améliorer la formation, accroître la mobilité des travailleurs ou mettre en place des infrastructures énergétiques, industrielles, et de services au bénéfice de la Communauté.

Il devra impérativement être alimenté par des ressources propres, afin d‘éviter les débats impropres et contre-productifs sur le « juste retour », dont nous avons fait l’expérience dans l’UE. Parmi les ressources envisageables, on peut citer l’impôt sur les sociétés ou des taxes environnementales (taxe carbone). La création du budget de la Communauté sera l’occasion de procéder à une certaine harmonisation fiscale (harmonisation des assiettes, quitte à laisser aux Etats une certaine maîtrise des taux, dans une fourchette).

Ce budget pourra aussi permettre de faire des économies au niveau national, en rationalisant les dépenses. C’est particulièrement vrai pour la Défense. La question de la capacité d’endettement collective devra également être posée, au moins à terme, en précisant qu’il ne s’agit pas de mutualiser la dette existante des Etats mais, le cas échéant, d’emprunter ensemble pour financer des projets communs.

Une question est ouverte, que ce groupe ne prétend pas trancher définitivement. Dans une Communauté de l’euro ainsi complétée, la perspective du défaut souverain serait à nouveau crédible car elle ne déstabiliserait pas tout l’édifice et ne toucherait pas les plus vulnérables. A terme, un défaut des Etats membres pourrait être réintroduit, afin de responsabiliser les dirigeants nationaux et les marchés. La Communauté serait alors d’autant moins intrusive que la répartition des responsabilités serait plus claire, chacun assumant son propre risque. Telle est l’une des vertus du fédéralisme que le débat français, en général, escamote : les entités fédérées sont mieux protégées contre les intrusions de l’échelon central. Le résultat paradoxal de la situation actuelle est que la zone euro pratique en catimini ce qu’on a pu appeler un « fédéralisme d’exception », interférant avec les décisions nationales sans que cette situation ait été complètement prévue, et encore moins expliquée et légitimée.

La relation Communauté / UE

Notre souhait est de faire cohabiter, de manière aussi harmonieuse que possible, la Communauté politique de l’euro et l’Union Européenne à 28, dont la raison d’être ne disparaît naturellement pas. Il est dans l’intérêt de tous les pays européens que la zone euro se stabilise durablement, tout comme il est dans l’intérêt de celle-ci que le marché unique à 28 soit consolidé, et les institutions communes de l’UE, au premier rang desquelles la Commission européenne, soient renforcées.

Tous les Etats de l’UE qui désireront rejoindre la Communauté politique de l’euro, en acceptant les droits et les devoirs qui y sont liés, seront les bienvenus (même si la question des écarts de revenus gagnera à être prise beaucoup plus au sérieux à l’avenir). En revanche, les Etats qui font le choix souverain de ne pas partager la monnaie devront en assumer toutes les conséquences, sans se plaindre d’une prétendue discrimination. A cet égard, il est temps de clarifier les choses, en rendant à la zone euro ce qui appartient à la zone euro et à l’UE ce qui appartient à l’UE. Des mécanismes de secours financés par les seuls pays qui en sont membres, ont été créés dans la crise (Mécanisme européen de stabilité, demain peut-être un fonds de résolution bancaire). Leur contrôle relève des pays contributeurs, et d’eux seuls. En outre, il est tout à fait légitime que les pays de la zone euro se dotent d’outils communs plus poussés ou de politiques conjointes car ils doivent compenser le fait qu’ils aient renoncé à certains instruments tels que la politique de change.

Il est probable que, d’ici quelques années, le panorama soit assez différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Parmi les 28 Etats membres de l’UE, deux seulement (le Royaume-Uni et le Danemark) ont une dérogation concernant la monnaie ; tous les autres se sont engagés à adopter l’euro, notamment la Pologne qui est un pays majeur. En outre, la négociation d’un accord de libre échange avec les Etats-Unis, si elle aboutit, pourrait bien transformer le marché intérieur. Enfin, il est difficile de savoir à quoi aboutira la promesse de David Cameron d’organiser un référendum sur l’appartenance de son pays à une UE « rénovée ». L’essentiel est d’avancer dans un esprit coopératif. Le cercle le plus ouvert, autour du marché unique, pourra le cas échéant accueillir des pays dont l’adhésion est problématique, en raison de leur taille (Turquie, Ukraine) ou de leur retard de développement (Moldavie, Albanie).

UNE METHODE

Nous sommes convaincus, avec le groupe allemand des Glienicker, qu’une « Europe optimale », conçue avec une grande rigueur intellectuelle, a plus de chance de convaincre les opinions qu’une « Europe minimale », toujours frustrante.

C’est d’ailleurs ce qu’enseigne l’expérience. Depuis deux décennies environ, les gouvernements ont choisi de présenter l’Europe comme un mal nécessaire dont ils essaient de limiter les « dégâts », et non comme une « nouvelle frontière », à conquérir collectivement. Bien des pro européens ont d’ailleurs voté non en 2005, par déception. Les citoyens, comme les marchés et les investisseurs, ont surtout besoin d’un cap. Ce qui nous pousse à récuser les termes « zone euro », et à privilégier ceux de « Communauté » de l’euro, c’est que les premiers ne reflètent en rien l’envergure politique du projet. Si le cap est clair, et assorti d’un calendrier précis et respecté, ce sera déjà un progrès. Il est inutile de brûler les étapes.

Vu l’ampleur des réticences, l’entreprise devrait être préparée soigneusement à traité constant dès aujourd’hui. Dans l’intervalle, la priorité serait d’améliorer la situation économique et sociale qui exacerbe les tensions dans les pays membres et entre eux. La question de la dette devrait également être abordée et la modernisation des économies des 28 accélérée.

A terme, la naissance d’une Communauté de l’euro appelle un nouveau traité dont les modalités de ratification devraient être fixées en amont ; il est possible, en vertu du droit international, de prévoir que la ratification ne soit pas unanime (afin d’éviter qu’une infime minorité de population ne prenne toute la Communauté en otage) et d’empêcher que les Etats refusant d’avancer, ne bloquent les autres. En démocratie, le non doit rester possible mais les conséquences d’un rejet doivent peser sur le pays qui l’exprime, pas sur les partenaires volontaires.

En outre, le consentement tacite des citoyens européens à l’intégration européenne a cessé. Le passage à la Communauté, tout comme l’accession ultérieure de nouveaux membres, appelle donc une procédure démocratique solennelle, rassemblant tous les Européens concernés. Les citoyens sont lassés des décisions d’adhésion modifiant subrepticement, à leur insu, le périmètre de la « communauté de destin ». C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le Traité Constitutionnel a été rejeté en 2005.

Si nécessaire, il faudra mener une double négociation : celle d’un traité entre pays désireux de participer à la Communauté politique de l’euro et celle des 28 pour réformer l’UE. Deux écueils devraient être évités : l’exclusion de ceux qui voudraient avancer loyalement, le chantage de ceux qui voudraient empêcher les autres d’avancer, sans toutefois accepter les contraintes de l’euro.

*

Un nouvel élan peut et doit être donné, une nouvelle étape franchie. C’est le moment. Et il est urgent que les citoyens de bonne volonté agissent ensemble, par delà les frontières des Etats et les sensibilités.

Croire à l'EuropeL’euro, socle de la solidarité de l’Europe politique

2 février 2014

L-euro-socle-de-la-solidarite-de-l-Europe-politique_mediumL’euro serait-il la cause de tous les maux ? Au contraire, la monnaie commune relie concrètement, intimement les peuples européens. Contre les extrémismes et le repli sur soi, l’attachement fort à l’euro peut servir de catalyseur à une solidarité européenne nouvelle, économique et politique.

Retrouvez la note complète du « groupe Europe » de la fondation Jean Jaurès —auquel je participe— en cliquant ici.

En voici la synthèse :

Prenons le contrepied de ceux qui accusent l’euro de tous les maux. N’est-ce pas au contraire la monnaie commune qui relie concrètement, intimement les peuples européens ? A l’heure de la montée des extrémismes et du repli sur soi en Europe, n’y aurait-il pas, pour les combattre, une solidarité à réactiver en partant de l’attachement de dix-huit peuples différents à une même monnaie ?

En effet, l’attachement à l’euro est fort et majoritaire dans les dix-huit pays de la zone. C’est en soi une réussite singulière en seulement quinze ans d’existence. Plus profondément, c’est peut-être aussi une situation historique qu’il serait impossible de défaire : l’euro a créé une solidarité de fait qui est vécue par les citoyens dans leurs échanges quotidiens.

Sur le plan économique, une véritable union économique ne complète pas encore l’union monétaire. Coordination budgétaire, union bancaire, interventions de la Banque centrale européenne (BCE) : avancées et enjeux sont passés en revue.

Comment aller plus loin dans l’intégration économique ? D’une part, il s’agit de s’armer d’outils de prévention des crises systémiques. C’est l’objet de l’union bancaire, de la supervision macroéconomique, du Mécanisme européen de stabilité. D’autre part, il est question de la création d’une capacité budgétaire pour la zone euro avec des transferts à des fins de stabilisation. En réalité, le premier ne doit pas aller sans le second.

Quel est le bon niveau d’intervention pour affronter la mondialisation ? Il ne peut plus se limiter au cadre national. L’harmonisation fiscale et sociale doit compléter le marché intérieur. Une politique économique cohérente de la zone euro dans son ensemble est également nécessaire. Dans ces deux dimensions, regagner des marges de manœuvre impose donc des transferts de compétences.

Chassez le politique, il revient au galop : c’est sur la dimension politique de l’union économique et monétaire qu’il importe désormais d’agir. La légitimité démocratique exige que s’exerce un contrôle parlementaire, aux niveaux européen et national, sur la politique économique et budgétaire, ce qu’autorisent les traités européens actuels. Elle appelle également à débattre entre partenaires européens de ce que nous entendons garder au niveau national et de ce que nous voulons confier au niveau européen.

C’est à ce prix que les économies européennes pourront efficacement faire bloc pour défendre le modèle social européen. Il ne faut pas attendre la prochaine crise de l’euro. C’est à ce prix que la confiance, la responsabilité et la solidarité pourront à nouveau avoir un sens en Europe. C’est tout à fait possible puisque 332 millions de citoyens font déjà confiance à l’euro pour leurs transactions quotidiennes. Allons plus loin, prenons acte de cet attachement fort à la monnaie qui nous unit et faisons-en, avec tous les pays de la zone euro qui le souhaitent, le cœur et le moteur de l’Europe !