Archive pour la catégorie ‘Ouvrons le débat’

Quel partage sur Internet ?

Vendredi 20 janvier 2012

Le site de partage de fichiers sur Internet, Megaupload, 13e site le plus visité au monde, a donc été fermé par le FBI, 7 personnes employées risquent jusqu’à 60 ans de prison, 20 mandats ont été délivrés.

Ce site (il en existe de nombreux similaires, déjà largement utilisés) est basé à Hong-Kong mais possède également des serveurs aux États-Unis et dans d’autres États. On se prend à rêver d’une telle efficacité de collaboration judiciaire (surprenante et qui questionne) entre pays pour des motifs autrement plus graves…

Rappelons que Megaupload (dont les créateurs ne sont visiblement pas exempts de critiques) permettait à un internaute de mettre en ligne n’importe quel type de fichier dans la limite de 1 Go. Certains fichiers étaient des copies de films (qui pouvaient donc se diffuser massivement), mais cela n’était théoriquement pas de la responsabilité de Megaupload qui n’était qu’un hébergeur.

Néanmoins, ce site pourrait avoir marchandé des biens (fichiers vidéos/films en particulier) qui ne lui appartenaient pas, ce qui est évidemment condamnable en droit. Mais comme le rappelle La  Quadrature du Net, si « les énormes profits engrangés par Megaupload grâce à une centralisation des œuvres soumises au droit d’auteur sont difficilement défendables », on constate, et c’est riche en enseignements, qu’après « avoir promu une législation qui a encouragé le développement des sites centralisés, les lobbies du copyright leur déclarent aujourd’hui la guerre ».

Hasard du calendrier, tout cela se fait dans le contexte de l’examen au Congrès américain de la loi SOPA (Stop Online Piracy Act), considérée par de très nombreuses associations et internautes comme liberticide et dangereuse pour l’Internet libre. Cette loi va encore plus loin que le dispositif Hadopi et la Maison Blanche a d’ailleurs transmis un communiqué très critique à son égard :

« Même si nous pensons que le piratage depuis des sites étrangers est un problème sérieux qui appelle une réponse législative sérieusenous ne soutiendrons pas une législation qui réduit la liberté d’expression, amplifie les risques dans le domaine de la cyber-sécurité ou sape un Internet dynamique et innovant. »

Pour s’opposer à ce texte législatif, de très nombreux sites, parmi les plus visités au monde, ont fait un impressionnant « black out » le 18 janvier dernier. Ainsi, volontairement, certains plateformes de blogs ne fonctionnaient plus, Google était en noir en signe de deuil, Wikipedia en anglais, un des 10 sites les plus visités au monde, était totalement fermé avec pour seul titre accessible : « Imagine a World Without Free Knowledge ».

Hier, la réaction (prévisible) à la fermeture de Megaupload a été immédiate : des internautes du célèbre collectif Anonymous ont bloqué l’accès à des sites phares comme justice.gov, fbi.gov, hadopi.fr ou encore universalmusic.com (puisque ces mesures de rétorsions sont considérés en partie comme la conséquence du lobbying de l’industrie musical et du film).

Aujourd’hui, le site Numerama écrivait : « Le droit d’auteur ne peut être respecté par l’oppression et la contrainte. Il doit l’être par l’acceptation. C’est tout l’enjeu des années qui viennent. Depuis 10 ans chaque « victoire » contre le piratage n’a fait que générer du piratage plus efficace encore. Rien ne dit ce soir que Megaupload fera exception. Nous faisons même le pari du contraire. »

Ce matin, Nicolas Sarkozy s’est félicité de la fermeture de Megaupload par voie de communiqué. Il est pourtant très rare qu’un chef d’État applaudisse une opération de police d’un autre État et se réjouisse d’une affaire judiciaire étrangère. Comme le rappellent Numerama et Frédéric Martel sur son blog, on note que, dans ce communiqué, le président français ne respecte pas la présomption d’innocence (à l’inverse du communiqués des autorités américaines) et commet une erreur notable de qualification juridique : en France, la contrefaçon n’est pas un crime mais un délit. Surtout, Nicolas Sarkozy en profite pour appeler à renforcer l’Hadopi pourtant largement considéré comme un échec.

À l’inverse, hier à Nantes, François Hollande a appelé avec raison à la suppression de la loi Hadopi et à son remplacement par un texte équilibré maintenant des possibilités d’accès à la culture sur Internet et respectant les auteurs / créateurs et leurs droits.

Jean-Louis Bianco & Nicolas Cadène

Qu’est-ce qu’un « islam modéré » ?

Lundi 28 novembre 2011

Je vous invite à lire ce très intéressant article de Joseph Confavreux sur le site Mediapart : c’est ici.

Extrait : « Plutôt que de chercher un label de «modération», le vrai critère serait de se demander, explique Stéphane Lacroix, professeur à Sciences-Po et spécialiste de l’Arabie saoudite et de l’Egypte, «si ces partis reconnaissent toute la légitimité du système démocratique et sont prêts à jouer le jeu politique sans avoir l’intention d’en changer les règles. En Tunisie, Ennahda me semble avoir été très clair, là-dessus, sauf à leur faire un procès d’intention. Les écrits de Ghannouchi à ce sujet remontent à de nombreuses années, il ne s’est pas converti à la démocratie après la révolution. Les Frères musulmans, en Egypte, sont plus tiraillés et ne disposent pas d’un tel travail idéologique. Mais ils s’opposent aux salafistes, pour qui la démocratie est une impiété, et affirment que le système démocratique est celui qui s’approche le plus de l’Islam. Par rapport à Ennahda, ils cultivent l’ambiguïté, peut-être pour ratisser plus large. Mais je pense qu’ils ne pourront échapper au mouvement de l’histoire».« 

(…) « En Iran, un parti se revendiquant de l’islam avait fait, en 1979, alliance avec des forces progressistes et marquées à gauche. Avant de les liquider deux ans plus tard. La référence est-elle encore pertinente, si l’on regarde l’alliance qui dirige la nouvelle Tunisie ? «Pas du tout, juge Olivier Roy. La route est cahoteuse, mais nous sommes face à un processus historique irréversible. La culture du « guide » est finie. Tout le monde veut des élections et le pluripartisme. Avant les élections en Tunisie, tous les journaux français nous expliquaient que les gens n’iraient pas voter, alors que le taux de participation a été nettement supérieur à ce qu’il est dans les pays occidentaux ! C’est toujours cette vieille idée que la démocratie n’est pas faite pour ces gens-là. Mais il y a un changement de génération qui modifie en profondeur la société, comme l’avaient déjà montré des démographes comme Philippe Fargues ou Emmanuel Todd. En quelques années, les trois grands paradigmes que sont la culture politique, la dimension socio-démographique et la pratique religieuse ont été bouleversés. On ne peut donc plus penser avec les cadres de pensée d’il y a trente ans.»« 

L’Iran à l’heure des révolutions arabes

Jeudi 20 octobre 2011

On oublie parfois que le mouvement de protestation en Iran, « le mouvement vert » ou « révolte verte », a précédé les révolutions arabes. Le vert, couleur des descendants du prophète, a été choisie pour sa campagne par l’un des deux principaux candidats d’opposition, M. Moussavi. N’ayant pas le droit de coller des affiches, certains de ses partisans ont eu l’idée d’utiliser des vêtements et accessoires de couleur verte.

La réélection triomphale du président sortant Ahmadinejad le 12 juin 2009, a été le résultat d’une fraude massive. Dès le lendemain du scrutin, des milliers de personnes manifestent à Téhéran. La répression s’est alors immédiatement organisée, de façon extrêmement brutale et massive. Si les manifestations se sont étiolées au cours de l’été 2009 les opposants ont su utiliser des commémorations officielles, comme celle de l’Achoura – en mémoire de l’assassinat de l’imam Hussein – en décembre 2009.

Le point central qu’il faut avoir présent à l’esprit est que le combat est dès le début un combat autour de l’information. À l’origine du mouvement vert se trouve l’organisation par télévision nationale de véritables débats entre les candidats. Il semble que la télévision iranienne se soit crue obligée de procéder ainsi pour contrer l’influence de la BBC. Résultats : cet air de liberté a provoqué une participation électorale massive, de l’ordre de 85%, et une colère à la mesure de la fraude organisée par tous moyens en faveur de M. Ahmadinejad. Le mouvement vert, avant les révolutions arabes, s’est organisé également en recourant aux nouvelles technologies de l’information. En dépit du coût très élevé des connexions Internet et de l’absence de haut débit, l’Iran compterait aujourd’hui près de 29 millions d’internautes, soit 38% de la population.

Le mouvement vert – et là encore on peut y voir une certaine analogie avec les révolutions arabes – ne s’est pas organisé autour d’un leader reconnu. M. Moussavi était un pur produit du régime, il avait été premier ministre pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak et avait soutenu les violentes purges qui ont marqué cette période. Sa principale force fut en réalité sa défaite électorale. Le mouvement vert, comme les révolutions arabes, est disparate et porte des revendications diverses. Sans qu’on en ait la certitude, il est possible qu’une majorité des contestataires souhaite une solution démocratique à l’intérieur du système – ce qui apparaît évidemment aujourd’hui comme très peu probable. Le mouvement vert s’inscrit aussi dans une tradition politique forte, propre à la société iranienne : loges maçonniques au XIXéme siècle, révolution constitutionnaliste de 1906 – 1911, création du premier parti communiste au Moyen Orient en 1920.

La protestation a rassemblé dans la rue des millions d’Iraniens, de tous âges et de toutes conditions. Mais les étudiants et les femmes ont joué un rôle décisif. Il y a aujourd’hui près de 4 millions d’étudiants dans un pays de 70 millions d’habitants. Il existe plus de 2 200 universités, chaque ville, même située dans les provinces les plus reculées, en ayant une, ce qui permet à des jeunes, même issus des classes pauvres et moyennes, de suivre des études supérieures. À côté des aspects très traditionnalistes du régime, la société iranienne montre en même temps pour une part assez importante de sa population, des signes de modernité. La fécondité est passée de 6,2 enfants par femme à 2 en 2006. La population est scolarisée à 80%. L’omniprésence des femmes est caractéristique de la société actuelle : 60% des étudiants sont des étudiantes.

Face au printemps arabe, l’Iran a tenté un discours de récupération : il serait le triomphe de la révolution islamique. En réalité, c’est le mouvement vert qui a pu inspirer les révolutions arabes. Pour le régime iranien, les manifestations contre Bachar el – Assad seraient le résultat d’un complot étranger. Il ne faut pas oublier que pour l’Iran, la Syrie est le seul ami et allié fidèle – même si la Syrie aurait souhaité se dégager de cette amitié encombrante. Il n’y a aucun doute que l’Iran apporte une aide matérielle au pouvoir syrien dans son entreprise d’étouffement des mouvements de protestations. Par un effet retour, les révoltes arabes ont été l’occasion pour le mouvement vert d’une grande manifestation le 14 février 2011 « en solidarité avec les peuples tunisien et égyptien et contre le dictateur », alors qu’aucune grande manifestation n’était intervenue depuis décembre 2009. L’atmosphère créée par le printemps arabe a entraîné une certaine radicalisation. Pour la première fois, ce 14 février 2011, apparaît la revendication d’un renversement de régime et, nommément, du Guide suprême.

L’Iran ne peut espérer sortir gagnant des révolutions arabes. Certes, l’Egypte a fait depuis quelques mois des gestes qui témoignent d’une volonté d’ouverture. Mais le passage de l’Egypte dans le camp de l’Iran apparaît exclu, à la fois pour des raisons idéologiques et à cause des liens, toujours étroits, entre le Caire et Washington.


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