Archive pour la catégorie ‘Croire à l’Europe’

Croire à l'EuropePour une Communauté politique de l’euro

samedi 15 février 2014

Préambule

Chacun attendait de l’Union économique et monétaire qu’elle apporte la prospérité et améliore les conditions de vie et d’emploi des Européens, en prélude à un rapprochement politique.

Ses défauts de conception, et des erreurs de pilotage, ont produit l’inverse. Les Européens doutent. Nous sommes néanmoins convaincus qu’il ne faut pas baisser les bras. Les ambitions initiales de la construction européenne – assurer le bien-être et la paix – sont plus que jamais d’actualité. Tourner le dos à l’Europe serait anachronique aujourd’hui, suicidaire demain.

Sans créer des attentes impossibles à satisfaire, ce qui a trop souvent nourri la déception, une nouvelle étape doit être franchie. L’Europe doit apporter des solutions à des problèmes concrets comme la montée des inégalités et du chômage, tout en contribuant à la préservation de la planète. Elle doit, mieux qu’aujourd’hui, assurer le respect effectif des valeurs qu’elle proclame et qui, au-delà du marché et des procédures, sont susceptibles de rassembler les Européens. Elle doit de nouveau entraîner.

C’est pourquoi nous proposons un choix stratégique : bâtir une Communauté politique, démocratique, à partir de l’euro, en nous rappelant que l’union monétaire était conçue comme le socle d’un projet plus vaste, destiné à unir les hommes et non comme une fin en soi.

Notre groupe est pluraliste car l’urgence, comme la violence des attaques contre l’Europe, invitent les Européens de tous bords à se rassembler, dans le respect de leurs sensibilités.

Nous voulons susciter une prise de conscience en France mais aussi lancer un appel qui aille bien au-delà. Convaincus que Français et Allemands conservent une responsabilité particulière, nous partageons l’essentiel du diagnostic et des propositions du groupe Glienicker allemand.

Agnès Bénassy-Quéré – Yves Bertoncini – Jean-Louis Bianco – Laurence Boone – Bertrand Dumont – Sylvie Goulard – André Loesekrug-Pietri – Rostane Mehdi- Etienne Pflimlin – Denis Simonneau – Carole Ulmer – Shahin Vallee (chaque membre de ce groupe s’exprime à titre personnel, sans engager aucune institution à laquelle il appartient ou a appartenu. Nous remercions également les experts, hauts fonctionnaires, collaborateurs et amis qui ont participé à nos échanges et enrichi nos discussions).

Pour une Communauté politique de l’euro

Où veut aller la France, dans l’Europe et dans le monde ? Quel est l’avenir, à horizon de dix ou vingt ans, de l’euro et de l’Union Européenne ? Ces questions légitimes ont souvent été laissées sans réponse.

La plupart des gouvernements et des partis politiques s’en sont jusqu’à présent tenus à une approche gestionnaire, « au fil de l’eau ». Les partis radicaux prônent le repli national et la sortie de l’euro comme si c’était un remède miracle. Une autre réponse, adaptée au monde de 2014, tirant les leçons de la crise et des erreurs collectives, doit être élaborée, pour lancer une dynamique nouvelle.

 

ANALYSE

Exister dans un monde qui change

Veiller à ce que l’Europe fasse entendre sa voix n’est pas une question de prestige ou une lubie idéaliste. C’est le moyen de faire vivre, à l’avenir, les choix de société chers aux Européens tels que par exemple l’égalité hommes / femmes, l’accès à l’éducation et à la sécurité sociale pour tous, la préservation de l’environnement.

Quand on regarde ce continent de Pékin ou de Riyad, voire de Washington, ce qui rassemble les Européens est infiniment supérieur à ce qui les sépare. Au-delà des intérêts communs, plus ou moins convergents selon l’horizon de temps, nous partageons un patrimoine d’une exceptionnelle richesse. Quant aux valeurs communes, nées de l’histoire et des drames du vingtième siècle – comme la paix, les droits de la personne humaine, la démocratie – leur fragilité devrait nous inciter à en prendre plus soin encore. Les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme montrent qu’il y a encore beaucoup à faire, en Europe même, pour garantir le pluralisme, rendre plus décentes les prisons ou enrayer la dérive autoritaire de certains Etats membres.

L’ordre du monde, tel que nous l’avons connu depuis plusieurs siècles, est en train de prendre fin. D’ici 20 à 30 ans, plus aucun pays européen ne siégera au G8 qui rassemble les premières puissances économiques de la planète. La France ou l’Allemagne représenteront moins de 1 % de la population mondiale. Aux obsèques de Nelson Mandela, aucun dirigeant d’un pays européen n’a été invité à prendre la parole. Ensemble, en revanche, nous avons les moyens de peser : avec 350 millions d’habitants, la zone euro possède une taille comparable aux Etats-Unis et son PIB reste supérieur à celui de la Chine, en dépit de la croissance spectaculaire de ce pays. La puissance commerciale européenne est, à ce jour, inégalée. L’Europe a un potentiel industriel, agricole et de services qui doit être valorisé.

Toutefois, l’unité exige des efforts accrus. La « politique étrangère et de sécurité commune » de l’Union européenne reste bien en deçà des attentes. Même au Fonds Monétaire International, appelé au secours dans plusieurs pays européens, la zone euro n’est pas représentée comme une entité. Vis-à-vis de la Chine, des autres pays émergents ou des Etats-Unis, les capitales européennes ont la vue courte quand elles jouent encore en solo.

Sortir durablement de la crise économique et financière

L’accalmie actuelle sur les marchés financiers ne doit pas nous abuser. Dans plusieurs pays, les politiques engagées ont certes porté des fruits bénéfiques ; l’interdépendance des Etats partageant la même monnaie est désormais mieux perçue. Et des efforts remarquables de discipline et de réformes ont été faits mais ils ont été souvent mal calibrés et mal répartis, comme en Grèce notamment. La politique budgétaire d’ensemble a été trop restrictive, et insuffisamment différenciée. Le surendettement public et privé risque d’asphyxier les économies tandis que les souffrances des populations nourrissent la radicalisation politique.

Ce constat ne doit pas conduire à abandonner les efforts d’assainissement, dans l’intérêt même des pays affichant un endettement trop élevé, mais à les compléter.

Un risque majeur aujourd’hui est qu’une déflation à la japonaise ne conduise à la stagnation et au sacrifice d’une génération entière. Très active au début de la crise (2007-2010), la Banque centrale a aujourd’hui encore les moyens d’agir pour conjurer ce risque mais elle doit surmonter de multiples craintes contradictoires, liées aux différences de culture monétaire et à l’hétérogénéité des divers Etats membres.

L’Europe doit mieux s’intégrer à la croissance mondiale et, à cette fin, retrouver une dynamique créative, scientifique, entrepreneuriale. La crise n’est pas seulement une « mauvaise passe » conjoncturelle. Ce sont nos modes de production (notamment industrielle) et d’organisation qui sont remis en cause par les nouvelles technologies, l’interdépendance globale et le vieillissement des populations européennes.

Chaque Etat, et singulièrement la France, doit s’attaquer à ses propres problèmes mais l’Europe doit aussi agir plus vigoureusement. Des solutions communes commencent à être mises en place pour surveiller et assainir le secteur bancaire, sans faire appel à l’argent des contribuables. Encore faudra-t-il qu’elles soient sérieuses pour que les banques puissent de nouveau financer les entreprises et les ménages, à des taux raisonnables, dans toute l’UE.

Surmonter le blocage démocratique

L’ampleur des difficultés donne désormais à la crise une dimension politique. Même si aucune élection n’a abouti à un rejet de l’euro, les Etats qui ont demandé une assistance, comme la Grèce, le Portugal ou l’Irlande, sentent le joug d’une autorité mal identifiée, composée des chefs d’Etat et de gouvernement européens, des ministres des finances (Eurogroupe), de la Banque Centrale et de la Commission européennes, ainsi que du Fonds Monétaire International. Les responsabilités sont diluées dans un magma politico-technocratique, privé de légitimité, dont la « troïka » devient le symbole. Le destin de certains pays a été suspendu au vote du Bundestag et aux décisions de la Cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe. Le sentiment général est tel que le Premier ministre italien Mario Monti a pu parler en 2012 du danger d’une « créditocratie » dont la perception dépasse d’ailleurs la réalité puisque l’Italie n’a reçu aucune assistance et finance, elle aussi, les secours.

Tous les Etats membres ont dû accepter un renforcement de la surveillance mutuelle, indispensable pour restaurer la crédibilité collective. Le degré d’intrusion atteint, notamment dans les pays sous programme, alimente toutefois un ressentiment dangereux entre « le Nord » (l’Allemagne essentiellement) et « le Sud ». L’euro devient la source de divisions.

Une partie de l’opinion est égarée. Certains font croire que l’austérité est imposée aux pays du Sud par « l’Europe » quand ceux-ci ont largement mis en péril leur propre avenir en créant trop de dette publique (en Grèce par exemple) ou privée (en Espagne ou en Irlande). Les pays « vertueux » oublient qu’ils ont souvent fourni aux pays « dispendieux » une bonne partie des biens que ceux-ci ont achetés à crédit et même les capitaux pour s’endetter. La responsabilité de la situation actuelle incombe donc à la fois au Nord et au Sud, aux gouvernements nationaux et aux institutions européennes. Quant aux marchés, censés placer chacun devant ses responsabilités, ils sont longtemps restés aveugles.

D’où la tentation de tout « jeter par-dessus bord », en abandonnant l’euro. Cette hypothèse n’est qu’un leurre. En raison des conséquences en chaîne, personne n’est capable de calculer précisément son coût mais il serait terriblement élevé. La dévaluation augmenterait mathématiquement le coût de la dette libellée en euros, souvent détenue par des étrangers ; elle obligerait les Etats à faire défaut et conduirait à des faillites dans le secteur financier. Elle accroîtrait aussi le prix des produits importés, à commencer par le pétrole et le gaz. Les entreprises retrouveraient des risques de change à l’exportation, ce qui serait mauvais pour la croissance et l’emploi. Les ménages perdraient une partie de leur épargne, les Européens leur réputation.

Une analyse posée invite au contraire à poursuivre et accélérer la reconstruction de l’union économique et monétaire. Le seul renforcement de règles assorties d’une surveillance mutuelle n’est pas suffisant. La comparaison de la gestion de crise par les Européens et les Américains montre clairement les avantages d’une organisation politique plus légitime et, pour cette raison, plus réactive et efficace.

Une responsabilité française particulière

Une ligne de fracture menace de séparer le Nord du Sud de l’Europe. Parce qu’elle appartient à chacun des deux ensembles et qu’elle a voulu l’euro avec l’Allemagne, la France a un rôle particulier à jouer. Elle peut avoir une action décisive à trois conditions.

La première est qu’elle abandonne quelques unes des illusions dont elle s’est longtemps bercée ; grâce à Jean Monnet et Robert Schuman, elle a été à l’origine de la Communauté du charbon et de l’acier mais elle a aussi donné à la construction européenne ses coups d’arrêt les plus brutaux : de 1954, avec le rejet de la Communauté européenne de défense, à 2005, avec le refus du traité constitutionnel. Sur l’Europe, depuis des décennies, la France hésite. Quand, à deux reprises, des personnalités allemandes (Karl Lamers et Wolfgang Schäuble en 1994, Joshka Fischer en 2000) ont proposé une union politique plus poussée, autour d’un noyau dur, avant la mise en place de la monnaie unique, les autorités françaises de tous bords ont dédaigné ces offres, sans même les discuter.

La deuxième condition est que la France affronte enfin la question de sa place dans un monde ouvert, compétitif et fortement intégré. Les Français ont rêvé de « l’Europe puissance » mais celle-ci ne sera jamais « un levier de puissance » à leur service exclusif. Si la République française prend, plus que d’autres partenaires européens, ses responsabilités en matière de sécurité et de défense, comme elle l’a encore montré récemment en Afrique, ses performances économiques des dix dernières années entament sa crédibilité. Le statut de membre permanent du Conseil de sécurité, la force de frappe nucléaire semblent garantir une autonomie qui pourrait se révéler illusoire si nos moyens se réduisent.

Les enjeux européens sont trop souvent réduits à des slogans qui, comme « l’Europe sociale » ou « l’Europe qui protège », ont tendance à enfermer les Français dans leurs angoisses. Nos partenaires européens réussissent mieux à combiner une approche ouverte sur le monde et le désir légitime de défendre leur modèle social. La meilleure protection réside dans la qualité de l’éducation et de la formation ainsi que dans la créativité des entreprises.

Enfin, la France doit redevenir une force de proposition positive. Depuis plusieurs années, elle est dans une posture défensive, pleine de non dits et de tabous. Avec l’euro, la France a d’ores et déjà accepté de partager sa souveraineté. L’idée que « l’Europe des Nations » peut encore, en 2014, offrir une perspective utile, n’aide pas à progresser. Il n’y a pas de raison de craindre une discussion sur les meilleures formes d’organisation politique, ni de rejeter a priori toute forme de fédéralisme, même si la France n’en a jamais fait l’expérience à ce jour.

Ces peurs diverses, ces incompréhensions nourrissent largement le sentiment de malaise qui est actuellement perceptible dans l’hexagone. Pourtant, au prix d’un travail méthodique, l’influence peut se reconquérir. La bataille qu’a menée le gouvernement français actuel sur la directive sur les travailleurs détachés, donne un exemple récent, positif, de ce qu’un gouvernement qui a bien défini sa position, et la défend, peut obtenir dans l’UE telle qu’elle est. Le faible intérêt pour le Parlement européen, dans la plupart des familles politiques françaises, est un contre-exemple désolant.

Ainsi, l’Europe est « au milieu du gué ». Les insuffisances de l’Union européenne comme ses intrusions dans des Etats qui se croient encore parfaitement souverains, engendrent des frustrations croissantes. De cette impasse, nous suggérons de sortir par le haut.

NOTRE PROPOSITION

Retrouver une ambition politique

Nous proposons une Communauté politique de l’euro, assumée, ouverte sur les autres pays européens et sur le monde, non point parce que l’euro serait une fin en soi mais, au contraire, parce qu’il est l’expression d’un destin commun. Les efforts consentis au nom de la monnaie, dans la crise, n’ont de sens qu’en les replaçant dans une vision politique positive, tournée vers l’avenir, à la hauteur de notre identité européenne partagée.

Sa première mission devra être de consolider la monnaie unique, car c’est la condition du retour de la prospérité et de l’emploi. L’exigence de « compétitivité » semble trop souvent signifier baisse des salaires et des prestations sociales ou nivellement par le bas. Cette approche ne peut constituer un avenir désirable, d’où l’idée d’un Communauté de l’euro qui aille au-delà de ce que fait la zone euro actuelle.

Sans remettre en cause l’engagement mutuel de saine gestion des finances publiques, ni les efforts de réforme accomplis dans la crise, la Communauté se dotera de nouveaux instruments destinés à amortir les aléas de la conjoncture et à soutenir les populations les plus fragiles. Ceci peut passer par l’octroi, par le niveau européen, d’allocations chômage ou encore par des politiques encourageant la mobilité, accompagnées d’une harmonisation partielle des marchés du travail. La solidarité ne saurait se concevoir sans une plus grande responsabilité mais un effort collectif est nécessaire si nous voulons stabiliser et rendre durable, aux yeux des citoyens, l’union économique et monétaire.

Devront être mises au cœur des ambitions de la Communauté de l’euro, la lutte contre les inégalités et l’exclusion, la valorisation du capital humain par l’éducation, la formation et l’innovation : ces dernières années, trop souvent, une conception excessivement extensive de la « subsidiarité » a conduit à faire passer au second plan l’existence de droits reconnus à tous les citoyens européens, où qu’ils vivent en Europe. La dignité de la personne humaine est le premier d’entre eux, avec la préservation de l’environnement et la qualité de la vie.

Dans le même temps, cette Communauté mènera des politiques tournées vers le long terme, dans les domaines où elle peut être plus efficace que chacun des membres qui la composent. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut penser à l’investissement dans la transition énergétique et aux grandes infrastructures telles que les réseaux numériques, de transport et d’énergie ou encore la recherche, au service de la production industrielle mais aussi d’une agriculture capable de nourrir une planète très peuplée, où les ressources vont se raréfier. Le droit et la justice sont des valeurs en soi ; ce sont aussi des cadres particulièrement importants de l’épanouissement de l’activité économique et de la croissance : sécurité juridique, simplicité des règles, diligence de la justice par delà les frontières, lutte contre la corruption sont autant d’objectifs que la Communauté de l’euro fera siens.

La Communauté de l’euro doit également avoir un rôle sur la scène mondiale car une telle puissance commerciale et économique ne saurait se désintéresser de l’avenir de la planète. Pour nous, la question de savoir si l’échelon « zone euro » est pertinent nous paraît secondaire par rapport à nos responsabilités. Notamment face aux Etats-Unis et à la Chine, mais aussi dans son environnement immédiat, pour ne pas laisser en déshérence les questions de libertés publiques, de sécurité et de migrations, cette Communauté aura vocation à exercer une représentation externe, économique d’abord mais aussi diplomatique voire de défense. Le rythme et les modalités méritent débat mais nous ne devons pas oublier que la déclaration Schuman de 1950 commence par l’ambition de préserver «la paix mondiale» et fait référence au développement de l’Afrique, un continent qui est encore plus stratégique aujourd’hui.

Des garanties démocratiques

La Communauté de l’euro devra offrir des garanties démocratiques correspondant aux standards les plus élevés des pays qui la composent. Les Allemands peuvent être légitimement fiers d’avoir édifié, depuis 1949, une démocratie et un Etat de droit exemplaires. Après l’histoire tourmentée du vingtième siècle, c’est un progrès non seulement pour l’Allemagne mais aussi pour tout le continent. Toutefois, les autorités allemandes doivent comprendre que le contrôle des décisions européennes par les institutions d’un seul pays est difficilement acceptable par les autres. Sans doute ne l’accepteraient-ils pas eux-mêmes. La situation actuelle, où des organes fédéraux allemands (Bundestag, Cour de Karlsruhe) tiennent le sort de l’euro (et de certains pays) dans leurs mains, n’est bonne ni pour l’Allemagne, placée en position hégémonique, ni pour les partenaires de l’Allemagne, réduits à obtempérer.

Un exécutif propre de la Communauté de l’euro, distinct des organes nationaux, resserré (une équipe dont les membres seraient choisis pour leurs compétences, en respectant certains équilibres géographiques, sans que chaque Etat membre soit forcément représenté) devra être mis en place ; ce gouvernement sera choisi à l’issue de l’élection d’une assemblée par les Européens des pays de la Communauté exprimant leurs suffrages le même jour, selon les mêmes modalités. Ce point est capital ; on ne saurait appeler « gouvernement » (économique ou sans qualificatif) une autorité désignée et non point « élue » au cours d’un scrutin pan européen, ouvert, permettant de choisir clairement entre des options politiques.

L’assemblée sera chargée de contrôler l’exécutif en continu et, le cas échéant, de le censurer. Pour éviter les duplications et marquer l’esprit d’ouverture de la Communauté vis-à-vis de l’UE, l’assemblée parlementaire de la Communauté pourra être composée de députés siégeant également au Parlement européen (de l’UE à 28) (Selon une loi électorale modifiée, dont le modèle pourrait par exemple être le mode d’élection des députés du Bundestag allemand, élus pour partie dans des circonscriptions de taille réduite, pour partie sur un scrutin de liste à l’échelle de l’ensemble de la Communauté).

Cet exécutif aura d’une part pour mission de mener à bien les politiques qui lui sont confiées, en disposant d’un budget autonome, financé par des ressources propres (voir infra). Dans ses domaines de compétences, il jouira d’un pouvoir discrétionnaire, naturellement encadré par les règles fixées en commun et sous le contrôle de l’assemblée parlementaire et de la Cour de Justice. D’autre part, il veillera au respect, par les gouvernements nationaux, des engagements mutuels.

Les Etats conserveront des responsabilités propres, pour la conduite de leurs politiques selon une définition claire des compétences qui rompe avec la facilité d’une « subsidiarité » mal définie, prétexte à toutes les renationalisations.

Les Parlements nationaux continueront d’exercer le contrôle des gouvernements nationaux, conformément aux constitutions nationales et les dispositions en ce sens peuvent être renforcées dans de nombreux pays, dont la France. Les conditions de naissance et de financement du Mécanisme Européen de Stabilité ont conduit à confier, dans l’immédiat, aux Parlements nationaux le contrôle des engagements budgétaires nationaux qui lui sont alloués. En toute logique, tant que ces structures demeurent financées par des fonds nationaux, le contrôle par les députés nationaux se conçoit. En revanche, à terme, le principe doit s’imposer qu’à décision européenne, contrôle européen, à décision nationale, contrôle national. Il faut éviter de faire reposer le contrôle démocratique sur des structures qui diluent les responsabilités, comme l’envisage par exemple le « pacte budgétaire » (traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’Union économique et monétaire signé par 25 Etats membres le 2 mars 2012.) associant, de manière peu précise, pour ne pas dire allusive, parlementaires nationaux et européens. Les citoyens demandent, à juste titre, de comprendre qui est responsable de quoi.

Notons aussi qu’ils réclament de nouveaux modes de décision, plus interactifs, plus « participatifs ». La question n’est pas seulement de faire vivre la démocratie représentative, en s’interrogeant sur le partage de pouvoir entre Bruxelles et les Etats membres, Parlement européen et Parlements nationaux. Elle devra être complétée par des liens plus étroits entre les citoyens, les entreprises, les médias, les collectivités, par delà les frontières. La Communauté de l’euro doit être une Communauté vivante qui implique les sociétés toutes entières.

Enfin, l’une des graves lacunes de l’union économique et monétaire actuelle est que la sanction des éventuels manquements des Etats à leurs obligations n’a pas été prévue. Dans un Etat de droit, il est important qu’un juge puisse trancher les différends. Notre préférence irait, là aussi, à ne pas dupliquer les institutions et à confier ce rôle à la Cour de Justice de l’UE qui s’organiserait spécialement pour juger les affaires de la Communauté de l’euro.

Un budget de la Communauté

La Communauté de l’euro devra être dotée d’un budget autonome destiné à financer les politiques que nous venons de décrire plus haut dans ce document. Son autonomie par rapport au budget de l’UE tiendra au fait qu’il est d’abord conçu pour régler des questions spécifiquement liées à l’existence et au fonctionnement de l’euro : stabiliser l’union économique et monétaire par une assurance chômage commune par exemple. Au- delà il allouera des ressources pour améliorer la formation, accroître la mobilité des travailleurs ou mettre en place des infrastructures énergétiques, industrielles, et de services au bénéfice de la Communauté.

Il devra impérativement être alimenté par des ressources propres, afin d‘éviter les débats impropres et contre-productifs sur le « juste retour », dont nous avons fait l’expérience dans l’UE. Parmi les ressources envisageables, on peut citer l’impôt sur les sociétés ou des taxes environnementales (taxe carbone). La création du budget de la Communauté sera l’occasion de procéder à une certaine harmonisation fiscale (harmonisation des assiettes, quitte à laisser aux Etats une certaine maîtrise des taux, dans une fourchette).

Ce budget pourra aussi permettre de faire des économies au niveau national, en rationalisant les dépenses. C’est particulièrement vrai pour la Défense. La question de la capacité d’endettement collective devra également être posée, au moins à terme, en précisant qu’il ne s’agit pas de mutualiser la dette existante des Etats mais, le cas échéant, d’emprunter ensemble pour financer des projets communs.

Une question est ouverte, que ce groupe ne prétend pas trancher définitivement. Dans une Communauté de l’euro ainsi complétée, la perspective du défaut souverain serait à nouveau crédible car elle ne déstabiliserait pas tout l’édifice et ne toucherait pas les plus vulnérables. A terme, un défaut des Etats membres pourrait être réintroduit, afin de responsabiliser les dirigeants nationaux et les marchés. La Communauté serait alors d’autant moins intrusive que la répartition des responsabilités serait plus claire, chacun assumant son propre risque. Telle est l’une des vertus du fédéralisme que le débat français, en général, escamote : les entités fédérées sont mieux protégées contre les intrusions de l’échelon central. Le résultat paradoxal de la situation actuelle est que la zone euro pratique en catimini ce qu’on a pu appeler un « fédéralisme d’exception », interférant avec les décisions nationales sans que cette situation ait été complètement prévue, et encore moins expliquée et légitimée.

La relation Communauté / UE

Notre souhait est de faire cohabiter, de manière aussi harmonieuse que possible, la Communauté politique de l’euro et l’Union Européenne à 28, dont la raison d’être ne disparaît naturellement pas. Il est dans l’intérêt de tous les pays européens que la zone euro se stabilise durablement, tout comme il est dans l’intérêt de celle-ci que le marché unique à 28 soit consolidé, et les institutions communes de l’UE, au premier rang desquelles la Commission européenne, soient renforcées.

Tous les Etats de l’UE qui désireront rejoindre la Communauté politique de l’euro, en acceptant les droits et les devoirs qui y sont liés, seront les bienvenus (même si la question des écarts de revenus gagnera à être prise beaucoup plus au sérieux à l’avenir). En revanche, les Etats qui font le choix souverain de ne pas partager la monnaie devront en assumer toutes les conséquences, sans se plaindre d’une prétendue discrimination. A cet égard, il est temps de clarifier les choses, en rendant à la zone euro ce qui appartient à la zone euro et à l’UE ce qui appartient à l’UE. Des mécanismes de secours financés par les seuls pays qui en sont membres, ont été créés dans la crise (Mécanisme européen de stabilité, demain peut-être un fonds de résolution bancaire). Leur contrôle relève des pays contributeurs, et d’eux seuls. En outre, il est tout à fait légitime que les pays de la zone euro se dotent d’outils communs plus poussés ou de politiques conjointes car ils doivent compenser le fait qu’ils aient renoncé à certains instruments tels que la politique de change.

Il est probable que, d’ici quelques années, le panorama soit assez différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Parmi les 28 Etats membres de l’UE, deux seulement (le Royaume-Uni et le Danemark) ont une dérogation concernant la monnaie ; tous les autres se sont engagés à adopter l’euro, notamment la Pologne qui est un pays majeur. En outre, la négociation d’un accord de libre échange avec les Etats-Unis, si elle aboutit, pourrait bien transformer le marché intérieur. Enfin, il est difficile de savoir à quoi aboutira la promesse de David Cameron d’organiser un référendum sur l’appartenance de son pays à une UE « rénovée ». L’essentiel est d’avancer dans un esprit coopératif. Le cercle le plus ouvert, autour du marché unique, pourra le cas échéant accueillir des pays dont l’adhésion est problématique, en raison de leur taille (Turquie, Ukraine) ou de leur retard de développement (Moldavie, Albanie).

UNE METHODE

Nous sommes convaincus, avec le groupe allemand des Glienicker, qu’une « Europe optimale », conçue avec une grande rigueur intellectuelle, a plus de chance de convaincre les opinions qu’une « Europe minimale », toujours frustrante.

C’est d’ailleurs ce qu’enseigne l’expérience. Depuis deux décennies environ, les gouvernements ont choisi de présenter l’Europe comme un mal nécessaire dont ils essaient de limiter les « dégâts », et non comme une « nouvelle frontière », à conquérir collectivement. Bien des pro européens ont d’ailleurs voté non en 2005, par déception. Les citoyens, comme les marchés et les investisseurs, ont surtout besoin d’un cap. Ce qui nous pousse à récuser les termes « zone euro », et à privilégier ceux de « Communauté » de l’euro, c’est que les premiers ne reflètent en rien l’envergure politique du projet. Si le cap est clair, et assorti d’un calendrier précis et respecté, ce sera déjà un progrès. Il est inutile de brûler les étapes.

Vu l’ampleur des réticences, l’entreprise devrait être préparée soigneusement à traité constant dès aujourd’hui. Dans l’intervalle, la priorité serait d’améliorer la situation économique et sociale qui exacerbe les tensions dans les pays membres et entre eux. La question de la dette devrait également être abordée et la modernisation des économies des 28 accélérée.

A terme, la naissance d’une Communauté de l’euro appelle un nouveau traité dont les modalités de ratification devraient être fixées en amont ; il est possible, en vertu du droit international, de prévoir que la ratification ne soit pas unanime (afin d’éviter qu’une infime minorité de population ne prenne toute la Communauté en otage) et d’empêcher que les Etats refusant d’avancer, ne bloquent les autres. En démocratie, le non doit rester possible mais les conséquences d’un rejet doivent peser sur le pays qui l’exprime, pas sur les partenaires volontaires.

En outre, le consentement tacite des citoyens européens à l’intégration européenne a cessé. Le passage à la Communauté, tout comme l’accession ultérieure de nouveaux membres, appelle donc une procédure démocratique solennelle, rassemblant tous les Européens concernés. Les citoyens sont lassés des décisions d’adhésion modifiant subrepticement, à leur insu, le périmètre de la « communauté de destin ». C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le Traité Constitutionnel a été rejeté en 2005.

Si nécessaire, il faudra mener une double négociation : celle d’un traité entre pays désireux de participer à la Communauté politique de l’euro et celle des 28 pour réformer l’UE. Deux écueils devraient être évités : l’exclusion de ceux qui voudraient avancer loyalement, le chantage de ceux qui voudraient empêcher les autres d’avancer, sans toutefois accepter les contraintes de l’euro.

*

Un nouvel élan peut et doit être donné, une nouvelle étape franchie. C’est le moment. Et il est urgent que les citoyens de bonne volonté agissent ensemble, par delà les frontières des Etats et les sensibilités.

Croire à l'EuropeL’euro, socle de la solidarité de l’Europe politique

dimanche 2 février 2014

L-euro-socle-de-la-solidarite-de-l-Europe-politique_mediumL’euro serait-il la cause de tous les maux ? Au contraire, generic la monnaie commune relie concrètement, intimement les peuples européens. Contre les extrémismes et le repli sur soi, l’attachement fort à l’euro peut servir de catalyseur à une solidarité européenne nouvelle, économique et politique.

Retrouvez la note complète du « groupe Europe » de la fondation Jean Jaurès —auquel je participe— en cliquant ici.

En voici la synthèse :

Prenons le contrepied de ceux qui accusent l’euro de tous les maux. N’est-ce pas au contraire la monnaie commune qui relie concrètement, intimement les peuples européens ? A l’heure de la montée des extrémismes et du repli sur soi en Europe, n’y aurait-il pas, pour les combattre, une solidarité à réactiver en partant de l’attachement de dix-huit peuples différents à une même monnaie ?

En effet, l’attachement à l’euro est fort et majoritaire dans les dix-huit pays de la zone. C’est en soi une réussite singulière en seulement quinze ans d’existence. Plus profondément, c’est peut-être aussi une situation historique qu’il serait impossible de défaire : l’euro a créé une solidarité de fait qui est vécue par les citoyens dans leurs échanges quotidiens.

Sur le plan économique, une véritable union économique ne complète pas encore l’union monétaire. Coordination budgétaire, union bancaire, interventions de la Banque centrale européenne (BCE) : avancées et enjeux sont passés en revue.

Comment aller plus loin dans l’intégration économique ? D’une part, il s’agit de s’armer d’outils de prévention des crises systémiques. C’est l’objet de l’union bancaire, de la supervision macroéconomique, du Mécanisme européen de stabilité. D’autre part, il est question de la création d’une capacité budgétaire pour la zone euro avec des transferts à des fins de stabilisation. En réalité, le premier ne doit pas aller sans le second.

Quel est le bon niveau d’intervention pour affronter la mondialisation ? Il ne peut plus se limiter au cadre national. L’harmonisation fiscale et sociale doit compléter le marché intérieur. Une politique économique cohérente de la zone euro dans son ensemble est également nécessaire. Dans ces deux dimensions, regagner des marges de manœuvre impose donc des transferts de compétences.

Chassez le politique, il revient au galop : c’est sur la dimension politique de l’union économique et monétaire qu’il importe désormais d’agir. La légitimité démocratique exige que s’exerce un contrôle parlementaire, aux niveaux européen et national, sur la politique économique et budgétaire, ce qu’autorisent les traités européens actuels. Elle appelle également à débattre entre partenaires européens de ce que nous entendons garder au niveau national et de ce que nous voulons confier au niveau européen.

C’est à ce prix que les économies européennes pourront efficacement faire bloc pour défendre le modèle social européen. Il ne faut pas attendre la prochaine crise de l’euro. C’est à ce prix que la confiance, la responsabilité et la solidarité pourront à nouveau avoir un sens en Europe. C’est tout à fait possible puisque 332 millions de citoyens font déjà confiance à l’euro pour leurs transactions quotidiennes. Allons plus loin, prenons acte de cet attachement fort à la monnaie qui nous unit et faisons-en, avec tous les pays de la zone euro qui le souhaitent, le cœur et le moteur de l’Europe !

Croire à l'EuropeDe l’Allemagne, de la France (suite)

jeudi 2 mai 2013

La presse est pleine du drame qu’aurait causé le PS avec l’Allemagne. Elle a oublié, mais alors totalement oublié, la déclaration de Nicolas Sarkozy en avril 2007 :

« La France n’a jamais cédé à la tentation totalitaire. Elle n’a jamais exterminé un peuple. Elle n’a pas inventé la solution finale ».

Croire à l'EuropeDe l’Allemagne, de la France

lundi 29 avril 2013

Quelle tempête ! Claude Bartolone a parlé de « confrontation » avec l’Allemagne. Un brouillon de texte du PS a mis en cause l’intransigeance et la brutalité de la politique d’Angela Merkel. Essayons de raisonner avec un minimum de sang-froid !

1/ Claude Bartolone a eu tort et il a été maladroit. La « confrontation » réclamée avec l’Allemagne ne peut mener qu’à une escalade de la méfiance.

2/ C’est étrange qu’un texte du PS qui n’avait même pas été discuté puisse sortir dans la presse. A qui profite le crime ? Mais la mise en cause personnelle d’Angela Merkel était, là aussi, un malentendu et une erreur.

3/ Les problèmes de la France ne sont pas dus principalement à la pratique d’Angela Merkel. Ils sont d’abord le résultat d’une politique catastrophique de la droite depuis 10 ans. Ils sont aussi le révélateur d’une société pessimiste ayant du mal à se projeter dans l’avenir.

4/ L’Allemagne est-elle un modèle ? Oui et non. Oui, par la qualité et l’importance du dialogue social, par la présence des représentants des travailleurs dans les organes dirigeants des entreprises. Oui, par le sérieux et la continuité dans l’action des entreprises. Non, par les réformes du marché du travail, qui n’ont sans doute pas restauré autant qu’on le dit la compétitivité de l’Allemagne, mais ont certainement rendu plus précaire la situation des allemands.

5/ Il n’y aucun doute que la politique d’austérité contrainte et imposée par les dirigeants conservateurs européens, au premier rand desquels Angela Merkel, impose des souffrances scandaleuses aux peuples grec, espagnol, portugais, etc. et nous conduit droit dans le mur. C’est pourquoi François Hollande a raison de se battre pour un pacte de croissance à l’échelle européenne. Mais il est bien seul.

6/ Le débat doit bien porter sur une autre orientation pour l’Europe. Une Europe pour la croissance et l’emploi durables. Une Europe plus démocratique. Une Europe qui en finisse avec le dumping social, fiscal et social. La bataille sera très difficile. Mais seuls sont perdues avec certitude les batailles qu’on ne livre pas.

7/ Mais on peut être ferme sans être blessant ni agressif. L’amitié franco-allemande, celle des peuples au-delà des dirigeants, est un bien précieux. L’entente franco-allemande, à condition de respecter les autres pays, demeure indispensable à la construction européenne.

Croire à l'Europe« Les 50 ans du Traité de l’Elysée – et après ? »

lundi 18 février 2013

Je vous invite à retrouver mon intervention lors de la conférence « Les  50 ans de l’Elysée, et après ? » qui s’est tenue le 12 février dernier.

C’est ici.

Croire à l'Europe« Les nouveaux horizons de l’Union européenne »

samedi 26 janvier 2013

Voici ci-dessous la retranscription de mon discours prononcé lors de la conférence coorganisée avec l’ambassade d’Allemagne en Italie, à Rome au Palais Farnese, le 22 janvier dernier.

N’hésitez pas à le commenter !

« « Les nouveaux horizons de l’Union européenne, vaste programme. La France, L’Allemagne et l’Italie. Est-ce que c’est un triangle ? Moi, il me semble que dans la construction de l’Europe et dans le couple franco-allemand, pendant très longtemps, la troisième pointe du triangle c’étaient les Etats-Unis d’Amérique. On se rappelle et aujourd’hui on sait mieux que le fameux préambule du Traité de l’Elysée qui a fait du chagrin au Général De Gaulle a été imposé par les Etats-Unis d’Amérique et par le président Kennedy lui-même. Je crois que les uns et les autres, Italiens, Français, Allemands et même Britanniques nous avons en partie dépassé cette époque, nous sommes des amis des Etats-Unis d’Amérique. Nous n’oublions pas leur rôle pour libérer notre continent, nous sommes des alliés mais nous sommes Italiens, Français, Allemands … des Européens. 

Et dans le fonctionnement de ce qu’on appelle le couple franco-allemand, sans doute y a-t-il eu souvent par le passé, le sentiment d’une arrogance, d’une certitude. Je crois que ce sentiment ne doit plus exister, il ne doit plus être une réalité, l’Europe se construira avec la volonté de tous les pays qui voudront avancer sans exclusive et d’abord bien sûr trois des pays fondateurs qui sont
rassemblés ici ce soir. Je suis d’autant plus attaché à l’Europe, permettez-moi un mot personnel, qu’aucun de mes quatre grands parents n’était français. C’est pourquoi je me sens à la fois très français et très européen. Mon grand-père était italien comme mon nom l’indique, ma grand-mère était anglo-irlandaise – étonnant mélange- et de l’autre côté j’avais une grand-mère suisse et un
grand-père belge flamand. Voilà pourquoi encore une fois je suis vraiment heureux d’être ici ce soir et de retrouver en partie ce qui dans cet héritage est pour mille raisons pour moi le plus important, c’est à dire mes racines italiennes puisque ma famille vient d’un petit village du Piémont, de la province de Cuneo, qui s’appelle La Morra, où on fait le Barolo -pour ce qui ne connaissent pas La Morra, je suis sûr que tout le monde connait le Barolo !

Alors aujourd’hui je crois que l’Europe va mal et je dirai que si elle va mal ce n’est pas principalement, me semble-t-il, à cause des difficultés que le monde traverse et que l’Europe traverse encore plus singulièrement, liées à la crise et au déficit. Je crois que l’Europe va mal parce que nos peuples ont tendance à ne plus croire en l’Europe. C’est peut-être plus accentué encore en France mais il me semble que ce projet européen, cette réalité européenne dont nous avons tendance à oublier qu’elle est unique dans l’Histoire, et qu’elle est unique au monde. Ce projet, on ne le voit plus, le sens et la perspective on les a perdus, et la réalité est que l’Europe est trop souvent perçue comme une contrainte, comme une gêne, comme une obligation et pas comme un projet enthousiasmant et donc je crois qu’au-delà des questions institutionnelles qui sont importantes, des questions budgétaires et économiques, il faut que nous cherchions ensemble à retrouver le sens de l’Europe et à le redonner à nos compatriotes, à nos concitoyens.

Je disais à l’instant que je pense qu’il ne faut surtout pas commencer par le débat institutionnel. J’ai fait campagne dans mon pays, de toutes mes forces, pour le Oui au traité européen dit Traité Constitutionnel. Vous avez vu ce qui l’en est advenu dans notre pays, je pense que dans d’autres pays, je ne dis pas forcément l’Italie et l’Allemagne, un référendum aurait pu donner également un résultat négatif. Et nous nous sommes focalisés, partisans de ce traité et adversaires de ce traité, sur des questions certes importantes mais qui évacuaient beaucoup, évacuaient souvent le « pour quoi faire » et le « que faire » et dès qu’on parle de ces questions institutionnelles, on retombe dans ces difficultés. Il faut quand même les aborder bien sûr.

Il y a des personnalités éminentes en France qui pensent que le mot fédéralisme est un mot à ne surtout pas prononcer. Je ne suis pas de cet avis. Je suis pour une fédération européenne mais je ne commence pas mes discours et mes débats quand je parle à mes électeurs en parlant de fédération. J’y arrive, je ne pars pas de là.

Alors comment faire ? Puisque nous sommes un jour anniversaire, regardons un instant l’histoire, remémorons nous le fameux papier Lamers- Schäuble de 1994, rappelons-nous aussi le discours de Joshka Fisher à l’université Humboldt. Chacun avec leurs auteurs, avec leurs époques, avec leurs styles, ils ont marqué un moment clé de l’histoire européenne et je n’hésite pas à dire que ce
moment clé a été manqué notamment par la France. Ce qui est intéressant dans ce que Karl Lamers, Wolfgang Schäuble ont dit comme Joshka Fisher c’est qu’ils se préoccupaient entre autre chose, mais Karl me dira si je me trompe ou non, de ce que serait l’avenir d’une Europe à 26, 27, 28, 29, 30. Il yavait cette idée de gouvernabilité de l’Europe qui imposait, disait Karl Lamers et Wolfgang Shäuble, disait Joshka Fisher, de faire un saut vers un noyau dur, vers une fédération d’Etats-Nations. Donc pour avancer, je crois qu’il faut d’abord comprendre, regarder nos différences. Nous sommes ici à Rome avec un public qui, très certainement connait bien l’Italie, la France et l’Allemagne. Nous croyons nous connaître, avec beaucoup d’échanges, mais nous sous-estimons parfois les différences culturelles. Je n’en citerai qu’une : les Français ont l’idée que les Allemands sont disciplinés et les Allemands ont l’idée que les Français ne sont pas disciplinés. Pour qui connait l’école, les collèges allemands et français, on a plutôt l’image inverse. Et quand un papa ou une maman dépose son fils à l’école, il/elle lui dit « travaille bien » et le parent allemand lui dit « viel Spaß ». C’est un détail, ça peut vous sembler une anecdote mais ça montre que nous devons connaitre nos différences et les comprendre parce que nous sommes héritiers, chacun d’entre nous, chacun de nos trois pays en particulier, d’une histoire certes en partie commune, certes avec un patrimoine commun, mais nous sommes différents. Il faut connaître ces différences pour bien se comprendre. Différences qui font d’ailleurs la force de l’Europe.

Je crois qu’au-delà de cette nécessité de connaître et de comprendre, nous devons nous efforcer de construire beaucoup plus activement l’Europe des peuples. Beaucoup de choses ont été faites, en particulier dans la coopération franco-allemande, en particulier avec un programme comme Erasmus, mais je pense que nous devons rechercher toutes les manières d’aller plus loin et d’ailleurs ça se passe déjà dans nos sociétés civiles ; des jumelages autres que des jumelages de collectivités locales. Moi je rêve d’une Europe où il faudrait avoir passé six mois ou un an dans un autre pays européen pour avoir le diplôme du niveau du baccalauréat. Je rêve d’une Europe où chacun de nos collégiens passerait au moins plusieurs semaines dans l’année dans un autre pays européen et ainsi de suite.

Il faut aussi avoir un vrai programme de croissance. C’est quelque chose qui a commencé à se faire, c’est quelque chose, cher Karl, qui ne nous dispense pas des réformes structurelles, nous tous les pays européens – ceux en tout cas qui ne l’ont pas fait ou pas fait complètement – mais je crois que nous ne surmonterons la crise que si nous avons une vraie perspective de croissance et de relance et je sais que Emma Bonino, avec d’autres, a signé un papier remarqué ou l’on parle à la fois d’ Europe fédérale et d’une Europe de la relance.

Il faut aussi construire une gouvernance, comme on dit aujourd’hui, économique, européenne, démocratique. Ça veut dire qu’il y aura là-dedans, et c’est ce qui ne plait pas trop aux français, de gauche comme de droite, un partage de souveraineté. Je préfère dire un partage que des abandons parce qu’en étant ensemble on reconquiert une souveraineté sur l’extérieur et sur les marchés. Mais
un partage de souveraineté. Ceci ne pourra être accepté, me semble-t-il, par nos peuples, dans toute l’Europe, que si cette gouvernance est démocratique, c’est-à-dire si au-delà du rôle des ministres des finances, au-delà du rôle des représentants permanents, au-delà du rôle des conseils des chefs d’Etat et de gouvernement, nous avons une implication beaucoup plus forte du parlement européen et des parlements nationaux. Des progrès ont déjà été faits avec le fameux semestre européen, il faut aller beaucoup plus loin, pour qu’on réfléchisse ensemble aux perspectives budgétaires, pour qu’on discute ensemble des hypothèses économiques, pour qu’on commence à regarder, ensemble, où sont les différences et les divergences qui pourraient compromettre la stabilité budgétaire et la croissance économique de l’Europe.

Il faut aussi, me semble-t-il, construire une communauté européenne de l’énergie. Je n’arrive pas à comprendre, en tout cas je suis choqué de voir que nous nous présentons en ordre dispersés face aux grands pays producteurs de gaz et de pétrole. Après tout, les pays producteurs de pétrole ont su, à peu près, depuis 1973 et l’OPEP, s’unir et il est quand même dommage que nous Européens ne
soyons pas capables de faire un front commun. Mais au-delà de ça, une Europe de l’énergie – nous sommes très différents sur le nucléaire et nous ne nous convaincrons pas les uns les autres à ce stade- par contre, nous voulons un autre modèle de développement, un modèle de développement durable et soutenable , ce qu’on appelle la transition énergétique, d’autres manières de faire nos villes, d’autres modes de transports, rechercher l’efficacité énergétique, développer les énergies renouvelables, dans tous ces domaines-là, je crois que l’Europe pourra apporter un plus aux initiatives nationales et que ce plus serait visible et contribuerait à construire l’avenir.

Il faut aussi essayer, et c’est difficile, de faire des pas en avant vers l’Europe sociale –c’est un mot que les Français notamment emploient souvent et auquel il est difficile de donner un contenu concret parfois. J’ai noté avec intérêt que dans la déclaration commune de Berlin de ce jour, entre la chancelière Angela Merkel et le président François Hollande, il avait été décidé de travailler sur ces questions et je m’en réjouis.

Et puis, parce que la politique de concurrence est à la fois quelque chose de très important et de parfois difficile à comprendre – c’est une discussion que j’ai eu le plaisir d’avoir, à de nombreuses reprises, avec M. Monti, et qui sont des questions passionnantes pour moi – je pense malgré tout que l’Union Européenne est la seule zone au monde à avoir érigé comme principe l’interdiction des aides d’État pour les entreprises. Je pense qu’il faut d’autres critères, il faut videmment la concurrence, je ne le nie pas, je le sais, il faut d’autres critères que la taille des parts de marché ou les aides d’État. Nous avons à réfléchir pour continuer à avoir une politique de
concurrence qui stimule l’innovation, pour avoir une politique de l’innovation qui ne soit pas un désavantage comparatif par rapport à d’autres zones du monde. Bref, avec tout ça il faut bâtir ce que nos amis allemands disent, appellent « Ein Wir-Gefühl », le sentiment d’être ensemble, le sentiment d’appartenance.

Et puis je terminerai sur une histoire que François Mitterrand aimait à citer, et d’autres que lui d’ailleurs ; ce sont deux hommes, des maçons, qui construisent un mur et on demande au premier homme, au premier travailleur, au premier maçon : « Qu’est-ce que tu fais ? », « Tu vois bien, je construis un mur ». Et on demande au second, « Qu’est-ce que tu fais ? », il dit : « Je construis une cathédrale ». »

Croire à l'EuropeFrance-Allemagne, suite

dimanche 20 janvier 2013

Je passe demain à 7h40 sur France-Info sur la relation franco-allemande en matière de défense et le cas du Mali

Lien du débat organisé à Sciences Po – « Couple franco-allemand, advice l’amour dure 50 ans ! » Animé par Bertrand Gallicher, avec Jean-Louis Bianco, Anne-Marie Le Gloannec, Thomas Hanke et Henri de Bresson.

Croire à l'EuropeL’Allemagne, la France et vous ? La grande enquête Radio France, ARD et ARTE

mercredi 16 janvier 2013

Je vous invite à écouter mon analyse des résultats de la grande enquête Radio France « l’Allemagne, la France et vous ? »

En savoir plus :

Radio France

Arte.tv

Croire à l'EuropeCinquante ans après le Traité de l’Elysée

mardi 18 décembre 2012

Cinquante ans, store cela semble déjà si loin. Le Traité appartient maintenant à l’histoire. Né dans un contexte bien particulier, il se situe encore dans l’après-guerre mais en même temps marque une étape de sortie de l’après-guerre.

Le Traité de l’Elysée n’est pas un acte isolé. Il fait partie, il ne faut pas l’oublier, d’une stratégie évolutive du Général de Gaulle : proposition d’un directoire à trois (Etats-Unis, Angleterre, France) au sein de l’Alliance Atlantique, échec du plan Fouchet de coopération politique à six,…

Dans tous ces épisodes, la question centrale est celle de la relation avec l’Alliance Atlantique, donc avec les Etats-Unis. L’Allemagne n’était pas prête à quoi que ce soit qui puisse ressembler à un éloignement des Etats-Unis. D’où le préambule, imposé par le Bundestag, au Traité de l’Elysée qui a fortement déçu le Général de Gaulle.

Cinquante ans après, la question de la relation avec les Etats-Unis se pose de manière différente. L’Allemagne a conquis son autonomie, y compris comme Nation, y compris en étant aussi nationaliste que les autres (et même parfois plus !). La guerre de Georges Bush en Irak a été rejetée par la France et par l’Allemagne et surtout par les peuples européens.

Aujourd’hui, c’est surtout la dimension de rapprochement et de coopération entre la France et l’Allemagne qui est en question. Dans la crise financière européenne, les positions allemande et française sont difficilement compatibles, depuis que François Hollande ne s’incline plus comme le faisait Nicolas Sarkozy.

Cette difficulté n’existe pas seulement avec la France. Mais elle est plus grave avec la France, parce qu’elle affecte le fonctionnement et la crédibilité du moteur franco-allemand. Relativisons quand même : ce n’est ni la première, ni la dernière difficulté sérieuse de ce couple.

Un sondage récent analysé par Sabine Von Oppeln montre de manière pour le moins surprenante l’enracinement et la force de la relation franco allemande. Je reproduis ici le commentaire que j’ai fait pour Radio-France :

Le sondage analysé par Sabine Von Oppeln est passionnant, même s’il est en pratique adressé plutôt aux élites. Ainsi, l’adhésion inconditionnelle à l’euro est sans aucun doute beaucoup moins partagée chez les citoyens de nos deux pays que ne le laisseraient croire les résultats du sondage.

Ce sondage nous apporte plutôt de bonnes nouvelles, pour certaines inattendues. Je n’aurais pas imaginé que plus de la moitié des Français consultés aimeraient vivre et travailler en Allemagne ! Peu avant la réunification, ils n’étaient que 28 % à considérer que l’Allemagne méritait qu’on s’y rende. Je n’aurais pas imaginé non plus que 82 % des sondés aient écouté l’an passé un chanteur ou un musicien français et vu un film d’un cinéaste français.

Plus prévisible, mais rassurant le fait que pour chacun le voisin d’Outre-Rhin soit le pays avec lequel on se sent le plus d’affinités. On a oublié qu’en 1977 les Français consultés n’avaient mis l’Allemagne qu’en cinquième position, tandis que la France occupait pour les Allemands la quatrième place. Que de chemin parcouru malgré les difficultés présentes de l’Europe et du couple franco-allemand !

Par contre, pour les « qualités » attribuées au voisin, on reste largement dans les stéréotypes. Les Allemands sont rigoureux, disciplinés et travailleurs et les Français sont jouisseurs, individualistes, créatifs, séducteurs et charmants.

Evidemment, et ce n’est pas surprenant au vu des débats actuels, seuls 22 % des Allemands attribuent à la France un caractère de modèle, alors qu’une courte majorité des Français reconnaissent en l’Allemagne un modèle.

Autre bonne nouvelle : pour l’immense majorité des sondés, la « relation privilégiée » entre les deux pays est une nécessité pour l’avenir, en même temps qu’une réalité et un héritage du passé.

Relative surprise, 78 % des Allemands voient la France et l’Allemagne comme « deux partenaires à égalité », alors que le chiffre pour les Français n’est que de 53 %.

Enfin, une question centrale : quelle Europe voulons-nous ?

Les Français souhaitent en premier lieu une Europe « forte » et en second une Europe « solidaire ». Pour les Allemands, la paix reste la première des préoccupations, suivie par une Europe forte. Parmi les axes que la politique européenne doit privilégier, figure pour tous au premier rang l’Europe sociale.

Au total, de bonnes bases : une relation franco-allemande forte, un désir d’Europe.

Reste à faire le travail : refonder la relation franco-allemande par des échanges beaucoup plus larges dans la société civile (jumelages d’hôpitaux, d’instituts infirmiers, de sections de partis politiques,…), par l’accroissement des échanges scolaires (une semaine par an, par exemple), nécessité d’avoir fait un semestre d’études dans un autre pays européen pour l’obtention du baccalauréat,…

Reste aussi à redonner confiance dans l’Europe, à lui donner un sens. Vaste programme !

Croire à l'EuropeEn Iran , la liberté se faufile sur Internet

mercredi 12 décembre 2012

Avec plus de 36 millions d’internautes pour une population de 75 millions d’habitants , l’Iran est le pays du Moyen-Orient le plus connecté . Dans un rapport que j’avais rédigé pour l’Assemblée Nationale , j’avais écrit que nous devions tout faire  pour soutenir la résistance au régime sur Internet . Le Parlement européen décerne demain le prix Sakharov 2012  » pour la liberté de l’esprit  » à l’avocate Nasrin Sotoudeh et au réalisateur Jafar Panahi qui incarnent la résistance iranienne à l’oppression . Le problème avec l’Iran , ce n’est pas seulement la bombe atomique .