Archive pour novembre 2014

Mettons un terme à l’instrumentalisation de la laïcité

vendredi 21 novembre 2014

Retrouvez ci-dessous la tribune que j’ai cosignée avec Nicolas Cadène, link publiée sur l’Obs :

 

Le 21 octobre dernier, la ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Mme Najat Vallaud-Belkacem, a été auditionnée par l’Observatoire de la laïcité.

Cette instance a été installée le 8 avril 2013 par le président de la République. Elle est composée de personnalités diverses, d’élus de droite comme de gauche, et est indépendante dans la conduite de ses travaux.

Établissant un état des lieux du respect de la laïcité dans son secteur – qui, basé sur des faits objectifs et des remontées de terrain, apparaît éloigné de la situation « dramatisante » décrite par certains –, la ministre de l’Éducation a rappelé la règle concernant les parents accompagnateurs des sorties scolaires.

La participation des parents d’élèves est la règle

Celle-ci est claire et ne modifie en rien la ligne déjà définie par le Conseil d’État et le droit actuel : l’acceptation de la participation des parents d’élèves est la règle ; le refus de la participation des parents accompagnateurs portant un signe religieux est l’exception.

Cette règle repose sur l’analyse du comportement des parents d’élèves accompagnateurs, et non sur leur seule apparence. Si le comportement est prosélyte (par exemple, lors d’une visite dans un musée, en commentant un tableau de façon orientée), alors il sera fermement sanctionné. S’il n’y a aucun prosélytisme et si la sortie scolaire n’est pas perturbée, alors il n’y aura pas lieu de sanctionner.

Vouloir imposer une totale neutralité « d’apparence » va bien au-delà de la neutralité dans l’expression orale ou dans le comportement – exigée légitimement – vis-à-vis d’élèves. Jusqu’où faudrait-il aller ? Des vérifications sur la taille des habits ? Trop couvert… ou insuffisamment ? Où est ce qu’on commence et où est ce qu’on arrête ?

Les enfants sont entourés en permanence d’incitations diverses, à la surconsommation ou à une réussite matérielle flamboyante. La publicité ne se prive pas pour encourager les jeunes filles à ressembler à des femmes qui, à force de retouches, n’existent plus. Le champ des influences sociales est immense et il n’est pas exclusivement religieux.

Tout cela nous invite à nous interroger sur le sens profond de nos obsessions vis-à-vis de la neutralité : ne s’agirait-il pas plutôt d’un désir de « normalisation » sociale, très éloigné d’un idéal de laïcité ?

La laïcité, un principe qui permet le vivre ensemble

L’Observatoire de la laïcité le constate tous les jours : la méconnaissance entourant le principe de laïcité est considérable.

Dans notre société à vif, certains semblent penser que la laïcité a le devoir de résoudre tous les maux, y compris ceux qui supposent des politiques publiques ambitieuses en matière d’intégration, de mixité sociale, urbaine, scolaire et d’accès à la culture, seules véritablement efficaces contre les dérives communautaristes.

Non, la laïcité, ce n’est pas la neutralité de tous les citoyens, c’est au contraire la garantie donnée à chacun de croire ou de ne pas croire et de l’exprimer dans les limites de l’ordre public. C’est de l’histoire de France que découle la laïcité. Une histoire traversée par des guerres de religions et des persécutions contre les protestants et les juifs qui nous rappelle combien la liberté de conscience garantie par la laïcité est un formidable acquis de la République.

La laïcité ne suppose la neutralité que des représentants de l’administration (fonctionnaires ou assimilés) pour garantir leur impartialité, en particulier dans le service rendu aux usagers des services publics, quelles que soient les convictions politiques, philosophiques ou religieuses de ces usagers.

La laïcité, ce n’est pas une conviction ou une opinion mais le cadre qui les autorise toutes. C’est un principe qui permet le vivre ensemble : que l’on soit croyant ou non, on est laïque en ce sens où on accepte que chacun croit ou ne croit pas, l’exprime ou ne l’exprime pas.

La loi du 9 décembre 1905 a déjà tranché

Cessons les pressions encourageant les « lois d’émotion » (dont la France a toujours été malheureusement experte) et rappelons que la loi du 9 décembre 1905, dont découle pour l’essentiel notre laïcité, a déjà tranché ce débat entre les partisans d’une laïcité qui combattrait les religions et interdirait le port de tout signe religieux, et ceux de la laïcité telle que défendue par Aristide Briand, qui sépare l’État des organisations religieuses tout en garantissant le vivre ensemble quelques soient les opinions ou croyances de chacun.

Maurice Allard, Charles Chabert ou Émile Combes – par ailleurs principal opposant de l’époque au droit de vote des femmes –, défenseurs de cette « laïcité de combat », avaient ainsi exigé l’interdiction du port des vêtements religieux dans la rue (à l’époque : soutane des clercs, foulard des nonnes, etc.).

Aristide Briand, « père » de la laïcité française, y avait répondu très fermement, en estimant qu’il s’agirait d’une inacceptable atteinte à la liberté de conscience et qu’une telle disposition exposerait au « ridicule » en voulant par « une loi de liberté » imposer une « obligation de modifier la coupe des vêtements ».

 

Jean-Louis Bianco & Nicolas Cadène

Laïcité : pourquoi Najat Vallaud-Belkacem a raison

vendredi 21 novembre 2014

Retrouvez ci-dessous la tribune que j’ai cosignée avec Nicolas Cadène, pharm publiée sur Marianne :

Par Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène *

Demonstration For The Right Of Veiled Parents - ParisEn conclusion de sa tribune à laquelle nous réagissons aujourd’hui, Alban Ketelbuters, doctorant à l’université de Montréal, cite une essayiste célèbre pour évoquer une « laïcité défensive ».

Nous lui rétorquons que la laïcité n’a pas à être adjectivée. Elle n’a pas à être « défensive » pas plus qu’elle ne doit être de « combat », comme l’a très justement rappelé Najat Vallaud-Belkacem lors de son audition devant l’Observatoire de la laïcité.

La laïcité n’est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect des principes de liberté de conscience et d’égalité des droits. C’est pourquoi, elle n’est ni pro, ni antireligieuse. L’adhésion à une foi ou à une conviction philosophique relève ainsi de la seule liberté de conscience de chaque femme et de chaque homme.

Une des missions de l’Observatoire de la laïcité consiste bien à défendre la laïcité. Tout court. C’est-à-dire, la liberté de croire ou de ne pas croire, et de l’exprimer dans les limites de l’ordre public et de la liberté d’autrui. Également, la séparation de l’Etat et des organisations religieuses. Cette séparation « des Eglises et de l’Etat » implique que l’Etat ne reconnaît, ne subventionne, ni ne salarie, aucun culte et, par suite, ne se mêle pas du fonctionnement des Eglises. De cette séparation se déduit la neutralité de l’Etat, des collectivités et des services publics, mais pas celle des citoyens. La France, République laïque, « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Le service public ne peut donc montrer une préférence, ou faire preuve d’une attitude discriminatoire, selon l’appartenance ou la non-appartenance religieuse, réelle ou présumée, de ses usagers.

Cette définition de la laïcité découle de la loi du 9 décembre 1905, dont nous souhaitons d’ailleurs voir commémorer chaque année l’anniversaire, à travers des animations interactives. Elle est un principe majeur du vivre ensemble et suppose le refus de son instrumentalisation à des fins stigmatisantes.

Monsieur Ketelbuters, votre obsession sur le foulard et le monde arabe est contestable. On peut être troublé par certains vêtements, certains peuvent mêmes les considérer, comme vous, comme un « étendard de la domination masculine ». Mais il s’agit d’une opinion parmi d’autres. Les femmes concernées pourront vous dire l’inverse, vous expliquer chacune ce qui motive le port du voile. Quelle serait votre position sur un papa portant une kippa pour accompagner sa fille ou un sikh portant un turban pour accompagner ses jumeaux au musée ? N’y aurait-il pas une pointe de sexisme paternaliste dans votre manière de prendre la défense des femmes ? Chacun de ses individus a une raison de le faire, ce n’est justement pas à l’Etat laïque de juger de la pertinence de cette raison.

En effet, le respect de la laïcité ne suppose pas de se concentrer sur la seule apparence. D’une part, cela serait une porte ouverte aux discriminations, d’autre part, nous ne saurions où placer le curseur. Jusqu’à quel point une femme (puisqu’il s’agit des femmes dans votre texte) peut être vêtue ou dévêtue ? Aristide Briand, « père » de la laïcité française, le disait déjà en 1905 : il serait « ridicule, que de vouloir par une loi (…) de liberté, imposer (…) l’obligation de modifier la coupe des vêtements ».

Monsieur Ketelbuters, vous parlez d’une norme sociale que vous voudriez voir mise en place, pas de la laïcité. Rêvez-vous d’un monde où tout le monde s’habillerait selon la modernité validée par on ne sait qui, avec des jupes dont la longueur convient à la femme libérée et des coiffes proclamant l’insoumission ?

Le respect de la laïcité suppose en revanche de se concentrer sur les comportements agressifs ou les pressions religieuses qui peuvent être exercées ici ou là. Ce sont ces comportements qui doivent être fermement refusés et sanctionnés.

Monsieur Ketelbuters, connaissez-vous vraiment la réalité de terrain ? Vous énumérez les éternels mêmes exemples bien connus, mais en quoi sont-ils le reflet de la réalité ? Quels sont les chiffres et quels sont les données objectives ? Nous n’en saurons rien car vous préférez impressionner par l’anecdote plutôt qu’éclairer par la statistique.

Pour cause, la réalité est toute autre. Notre première tâche a été de réaliser un état des lieux le plus objectif et impartial possible, à partir des remontées d’associations privées, des administrations concernées et des acteurs de terrain. Et il nous a surpris nous-mêmes tant il diverge d’un certain traitement médiatique.

Mais, à l’inverse de ce qu’affirme de façon péremptoire Monsieur Ketelbuters, si nous considérons que la France « n’a pas de problème avec sa laïcité » parce que ce principe est partagé par la quasi-totalité des citoyens, ni l’Observatoire de la laïcité ni même son président n’a dit qu’il n’y avait « pas de problème ».

Il y en a et il faut y répondre fermement. Ils sont peut-être plus visibles qu’auparavant, parfois plus violents, plus « explosifs » et soumis à une plus forte médiatisation, via les chaînes d’informations en continue, Internet, les réseaux sociaux, etc. Mais ils sont finalement assez rares et dans la quasi-totalité des cas, se règlent par le dialogue et le simple bon sens.

Bien sûr, dans un but de « clientélisme électoral » inavoué, afin de justifier les peurs qu’ils voudraient voir partager ou, même, de maquiller leur racisme en noble cause, certains, en particulier à l’extrême droite, prennent le risque d’alimenter ou d’encourager par la pression constante ou la stigmatisation permanente l’apparition de nouveaux problèmes. Ils réécrivent les faits ou mélangent les genres et procèdent à la mise en scène de leurs prophéties. Ils font souvent peu de cas de la rigueur, saturent l’espace de leur présence, réussissant la prouesse d’imposer dans l’espace commun une idée du réel qui n’existe pas, ou peu. Les récents sondages sur la perception du poids des musulmans en France ou sur la réalité du communautarisme en ont donné un aperçu inquiétant.

Nous pensons à l’inverse que, collectivement et en particulier les élus, les acteurs de terrain et les médias, nous devons être responsables dans nos actions et dans nos déclarations.

C’est pourquoi nous vous appelons, non pas à l’exacerbation des problèmes, mais à la recherche de solutions aux problèmes réels qui se posent sur le terrain.

Nous vous invitons donc, Monsieur Ketelbuters, à lire nos premiers travaux, nombreux et tous adoptés à l’unanimité des membres de l’Observatoire (sauf un, adopté à une très large majorité).

Vous pourrez ainsi découvrir nos « guides pratiques » rappelant le droit et ce que la laïcité permet et ce qu’elle interdit. Vous ne les mentionnez pas, pourtant, ces guides sont très bien reçus et utilisés par les acteurs de terrain, dans le secteur socio-éducatif, dans les collectivités locales, et même dans les entreprises privées.

À l’Observatoire de la laïcité, nous cherchons des solutions. Nous refusons donc d’alimenter une polémique stérile et dépassée sur les adjectifs qu’il faudrait associer à la laïcité, qui pour nous se suffit à elle-même.

*Jean-Louis Bianco est président de l’Observatoire de la laïcité auprès du Premier ministre et Nicolas Cadène en est le Rapporteur général.