Mettons un terme à l’instrumentalisation de la laïcité

Retrouvez ci-dessous la tribune que j’ai cosignée avec Nicolas Cadène, link publiée sur l’Obs :

 

Le 21 octobre dernier, la ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Mme Najat Vallaud-Belkacem, a été auditionnée par l’Observatoire de la laïcité.

Cette instance a été installée le 8 avril 2013 par le président de la République. Elle est composée de personnalités diverses, d’élus de droite comme de gauche, et est indépendante dans la conduite de ses travaux.

Établissant un état des lieux du respect de la laïcité dans son secteur – qui, basé sur des faits objectifs et des remontées de terrain, apparaît éloigné de la situation « dramatisante » décrite par certains –, la ministre de l’Éducation a rappelé la règle concernant les parents accompagnateurs des sorties scolaires.

La participation des parents d’élèves est la règle

Celle-ci est claire et ne modifie en rien la ligne déjà définie par le Conseil d’État et le droit actuel : l’acceptation de la participation des parents d’élèves est la règle ; le refus de la participation des parents accompagnateurs portant un signe religieux est l’exception.

Cette règle repose sur l’analyse du comportement des parents d’élèves accompagnateurs, et non sur leur seule apparence. Si le comportement est prosélyte (par exemple, lors d’une visite dans un musée, en commentant un tableau de façon orientée), alors il sera fermement sanctionné. S’il n’y a aucun prosélytisme et si la sortie scolaire n’est pas perturbée, alors il n’y aura pas lieu de sanctionner.

Vouloir imposer une totale neutralité « d’apparence » va bien au-delà de la neutralité dans l’expression orale ou dans le comportement – exigée légitimement – vis-à-vis d’élèves. Jusqu’où faudrait-il aller ? Des vérifications sur la taille des habits ? Trop couvert… ou insuffisamment ? Où est ce qu’on commence et où est ce qu’on arrête ?

Les enfants sont entourés en permanence d’incitations diverses, à la surconsommation ou à une réussite matérielle flamboyante. La publicité ne se prive pas pour encourager les jeunes filles à ressembler à des femmes qui, à force de retouches, n’existent plus. Le champ des influences sociales est immense et il n’est pas exclusivement religieux.

Tout cela nous invite à nous interroger sur le sens profond de nos obsessions vis-à-vis de la neutralité : ne s’agirait-il pas plutôt d’un désir de « normalisation » sociale, très éloigné d’un idéal de laïcité ?

La laïcité, un principe qui permet le vivre ensemble

L’Observatoire de la laïcité le constate tous les jours : la méconnaissance entourant le principe de laïcité est considérable.

Dans notre société à vif, certains semblent penser que la laïcité a le devoir de résoudre tous les maux, y compris ceux qui supposent des politiques publiques ambitieuses en matière d’intégration, de mixité sociale, urbaine, scolaire et d’accès à la culture, seules véritablement efficaces contre les dérives communautaristes.

Non, la laïcité, ce n’est pas la neutralité de tous les citoyens, c’est au contraire la garantie donnée à chacun de croire ou de ne pas croire et de l’exprimer dans les limites de l’ordre public. C’est de l’histoire de France que découle la laïcité. Une histoire traversée par des guerres de religions et des persécutions contre les protestants et les juifs qui nous rappelle combien la liberté de conscience garantie par la laïcité est un formidable acquis de la République.

La laïcité ne suppose la neutralité que des représentants de l’administration (fonctionnaires ou assimilés) pour garantir leur impartialité, en particulier dans le service rendu aux usagers des services publics, quelles que soient les convictions politiques, philosophiques ou religieuses de ces usagers.

La laïcité, ce n’est pas une conviction ou une opinion mais le cadre qui les autorise toutes. C’est un principe qui permet le vivre ensemble : que l’on soit croyant ou non, on est laïque en ce sens où on accepte que chacun croit ou ne croit pas, l’exprime ou ne l’exprime pas.

La loi du 9 décembre 1905 a déjà tranché

Cessons les pressions encourageant les « lois d’émotion » (dont la France a toujours été malheureusement experte) et rappelons que la loi du 9 décembre 1905, dont découle pour l’essentiel notre laïcité, a déjà tranché ce débat entre les partisans d’une laïcité qui combattrait les religions et interdirait le port de tout signe religieux, et ceux de la laïcité telle que défendue par Aristide Briand, qui sépare l’État des organisations religieuses tout en garantissant le vivre ensemble quelques soient les opinions ou croyances de chacun.

Maurice Allard, Charles Chabert ou Émile Combes – par ailleurs principal opposant de l’époque au droit de vote des femmes –, défenseurs de cette « laïcité de combat », avaient ainsi exigé l’interdiction du port des vêtements religieux dans la rue (à l’époque : soutane des clercs, foulard des nonnes, etc.).

Aristide Briand, « père » de la laïcité française, y avait répondu très fermement, en estimant qu’il s’agirait d’une inacceptable atteinte à la liberté de conscience et qu’une telle disposition exposerait au « ridicule » en voulant par « une loi de liberté » imposer une « obligation de modifier la coupe des vêtements ».

 

Jean-Louis Bianco & Nicolas Cadène

8 commentaires pour “Mettons un terme à l’instrumentalisation de la laïcité”

  1. Gérard Eloi dit :

    Beaucoup de bon sens dans ta démonstration et tes arguments, comme toujours, Jean-Louis.
    N’empêche qu’à gauche et à droite (enfin…sans doute surtout à droite), on parle de laïcité à deux vitesses, avec ce raccourci :

    le voile, oui; la crèche de Noël, non !

    http://forum.doctissimo.fr/viepratique/politique/laicite-france-sujet_19716_1.htm

    (NB le sujet alimente aussi les forums de FR 2, le Parisien,…)

  2. alphonse dit :

    Excellente, Gérard, ta dernière synthèse rétrospective sur Ségolène et la gauche…!

    Et pour ce sujet-ci, excellente interview dans l’obs/web aujourd’hui sur « Le communautarisme a-t-il gagné? »

    extrait:
    «  » » » » » » » » » »
    Le multiculturalisme favorise le séparatisme culturel et l’entre-soi. Mais il réintroduit une asymétrie inverse de celle de l’assimilation. Ce que le multiculturalisme encourage pour les minorités, il ne peut le permettre aux autochtones. En effet, si ces derniers pratiquent le séparatisme culturel et l’entre-soi, cela se traduira par des discriminations. Comme l’écrit Paul Collier,
    la conjonction de politiques de séparatisme culturel appliquées aux migrants et de lois antidiscriminatoires appliquées à la population autochtone enfreint la règle d’or. Un groupe reçoit un traitement qui ne peut pas être concédé à l’autre («Exodus», Oxford University Press)

    Cela est perçu par les autochtones, à qui l’on demande de reconnaître des identités minoritaires sans jamais exprimer leurs propres préférences. Si seuls les autochtones s’identifient comme français, il n’y a plus de communauté partagée. Pour reprendre l’expression de Paul Collier, en la transposant, c’est la voie royale pour «la France aux Français». » » » » » » » » » » » » »

  3. Gérard Eloi dit :

    Ma synthèse retro…C’était sans doute un peu un discours d’ancien combattant, Alphonse.

    Quant à ta révélation au-sujet du communautarisme, voilà qui mérite ample réflexion.
    A première vue, on peut tourner dans n’importe quel sens, il faut toujours un perdant.

    C’est peut-être parce « qu’il faut  » que ceux qui veulent diviser pour régner gagnent depuis toujours.

  4. Richard dit :

    Et deux mois plus tard, pour renforcer la cohésion nationale, vous nous proposez la prise en compte de toutes les cultures « convictionnelles » (sic). En gros, il ne suffit pas de vivre simplement entre français (d’où qu’ils viennent et qu’importe qui ils prient s’ils prient), en bonne intelligence car soumis aux mêmes lois et devoirs. Non, il vous faut que nous soyons conscients d’être différents pour être unis dans un pays qui se mêle de nous expliquer nos différences… « Tu vois mon petit, tu n’es pas du tout comme ton camarade, ne l’oublie surtout pas, mais moi j’attends de vous que vous vous sentiez pareils ».

    Encore une fois vous nous refaites la blague de votre passage au pouvoir comme ministre de l’intégration. Réfléchissez à ce qui c’est produit dans cette épicerie : un homme venu d’ailleurs et qui souhaite devenir français sauve des français d’autres français, ceux-là même qui ont grandi dans votre modèle de prise en compte des particularismes, d’ambition électoraliste déguisée en repentance post-colonialiste.

    Vous allez faire quoi de Lassana Bathily ? Lui expliquer que c’est formidable qu’un nègre du Mali, musulman de surcroit, ait sauvé des juifs qui s’avérent être sionistes des balles d’un Malien musulman comme lui, même s’il est né à Juvisy-sur-Orge, tueur d’une municipale antillaise et copain d’arabes, même s’ils sont nés à Paris, qui eux ont tué des athées, des catholiques et un kabyle né en Algérie ?
    Ou bien vous allez vous contenter de lui dire « Heureux de vous donner la nationalité française, on se revoit à l’Arc de Triomphe pour la remise de la Légion d’Honneur pour avoir sauvé des français innocents de cinglés tout aussi français » ?

  5. Julie dit :

    La laïcité est un moyen de maintenir une certaine stabilité au sein d’un groupe. Mais le contraire est également vrai, à condition qu’il n’y ait pas de diversité. Les parents d’élèves n’ont-ils pas toujours participé à la vie de l’école? sinon, à quoi servaient les réunions de parents d’élèves?

  6. alphonse dit :

    Ne faudrait-il pas inverser votre titre, Mr Bianco..?

    Et affirmer haut fort qu’il s’agirait maintenant que l’on mette un terme, partout, à l’instrumentalisation des religions?..!

    Elles font suffisamment partie, -n’est-il pas?-, et naturellement partie (éventuellment pas leur absence) des INFLUENCES qui orientent les opinions et les actes de tout un chacun, de chaque citoyen comme de chaque responsable ou dirigeant……

    En ce sens, je ne vois pas en quoi un Roland Dumas n’aurait pas droit à sa liberté d’expression…au moins autant qu’un caricaturiste, ou un troubadour, ou un journaliste, ou un homme politique en fonction qui eux, peuvent se draper dans leur « déontologie » pour s’en faire, le cas échéant, un hérpïsme….Du moins, cet homme âgé, grand serviteur (côté servitudes le plus souvent!) de la République comme du PS, a-t-il manifestement encore bien toute sa tête (ce qui n’est apparemment plus le cas pour la patronne de L’Oréal!) et, malgré les aspects sulfureux de certaines de ses actions ou évolutions, ne méritait pas les insultes officielles qu’il a encore essuyé hier à l’Assemblée Nationale.

    J’ai regardé et écouté l’Assemblée Nationale hier tout l’après-midi:
    ce n’est plus du surréalisme…! c’est un oxymore de cynisme…!!!

    Les premiers 3/4 du temps à célébrer l’esprit Charlie, et standing ovation pour l’ambassadrice du Danemark, et applaudissements « pour » la condamnation des conneries de 4 gosses à Sarre-Union, et pour les coptes égorgés…..
    ….(mais PAS UN MOT, PAS une QUESTION pour le peuple grec!!!)….
    (paraît qu’il y avait une réunion dans les caves de L’AN avec le directeur de la BN pour en « parler »…!)

    et puis PAF..!!!!!….le 49/3……!!!!!!!!!!!!!!!!! (et paf, Valls dézingue Macron, et Hollande..va pourvoir les dézinguer tous les 2..!!!)

    Moi, je trouve que les gens de gauche qui ne voulaient pas voter la loi Macron devrait voter la motion de censure pour forcer l’Elysée à changer de gouvernement et de politique, quitte à trouver une forme de cohabitation toujours dirigée par Monsieur Valls…!
    Sans que pour autant Monsieur Valls ne puisse s’occuper de la cuisine interne du Parti Socialiste, qu’il n’est pas.
    Hollande a suffisamment omis t

  7. alphonse dit :

    (excuses pour ce saut de page, c’est… »l’influence »…de mon émotion)

    Hollande a suffisamment manqué à ses engagements de campagnes (des primaires comme de la présidentielle), déjà bien éloignés des positions du PS pour:
    – soit nomme un gouvernement de gauche qui fasse des réformes profondes et efficaces de gauche pour la France
    – soit se trouver une majorité avec ce qu’il peut du PS et ceux d’ailleurs qui veulent…

  8. Artin dit :

    Che8re Egalite9 (quel joli nom), je m excuse mais votre potlusat de base me semble foncie8rement errone9. Pourquoi ?Vous dites que ce que vous accordez aux lesbiennes vous devrez l’accorder aux homosexuels par esprit d’e9galite9 , alors que la re9alite9 pre9sente n est pas du tout celle-le0.Si l on suit votre logique d e9galite9 , alors e0 l heure actuelle, les couples he9te9rosexuels qui ne peuvent pas procre9er parce que c est la femme qui est dans une incapacite9 de gestation, devraient en toute logique, du moins dans la vf4tre, avoir acce8s e0 la GPA, par esprit d e9galite9 .Sommes-nous d accord sur ce constat ?Or ce n est pas le cas, les couples he9te9ros qui pour procre9er auraient besoin d une GPA n y ont pas acce8s pour autant. Pourquoi ?Tout simplement parce que tant d un point de vue bioe9thique que social, la PMA et la GPA n impliquent pas du tout les meames conse9quences, ni les meames risques de de9rives, marchandisation de l individu en premier lieu.Si cette diffe9rence fondamentale des protocoles et des implications possibles fait l objet d une censure pour les couples he9te9ros e0 l heure actuelle, fabriquant certes une forme d ine9galite9 dans le recours e0 la procre9ation assiste9e, il est malgre9 tout parfaitement logique dans ce cas-le0, que cette pre9caution s applique de la meame manie8re aux couples homos.D autant que dans le cas pre9sent, c est bien la discrimination des protocoles et leurs risques qui de9cide de leur le9galisation ou de leur interdiction, et non pas, une discrimination de la nature des couples.L ine9galite9 e0 laquelle vous faites allusion existe de9je0 pour les couples he9te9ros, et est en quelque sorte le9gitime9e par l immense diffe9rence de nature entre les deux types de protocoles d assistances e0 la procre9ation, ce qui de9montre par ailleurs que l e9galite9 entre individus n arrive qu en second dans l e9chelle des crite8res bioe9thiques et sociaux, la dangerosite9 des protocoles passant en premier.Par contre, e0 partir du moment of9 l on estime qu un protocole, comme la PMA, peut eatre propose9 e0 des couples ne pouvant pas procre9er par eux-meames, certes jusqu e0 pre9sent dans un contexte conside9re9 de l ordre de l incapacite9 me9dicale , il est tout de meame le9gitime de se demander dans un tel cas de figure le9galise9, si les couples non-conventionnels qui se retrouvent devant une meame incapacite9 e0 procre9er sans assistance, ne pourraient pas pareillement y avoir acce8s. Le0 oui, que l on soit pour ou contre, que le de9bat plaise ou non, la question de l e9galite9 a en tout cas la le9gitimite9 d eatre pose9e.

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